• jjsibilla

Boris Pasternak (1890-1960) 2/2

Mis à jour : il y a 4 heures




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CELA COMMENCE AINSI

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Cela commence ainsi, vers l'âge de deux ans.

De sa nourrice on glisse aux mélodies

Obscures : gazouillis, sifflets.... Enfin les mots

Viennent à la troisième année de vie.


Et c'est ainsi que naît la réflexion,

Dans le vacarme des turbines en action,

Tout est douteux et tout est confusion,

Ta mère, toi-même, ta maison.


Et que vient faire la beauté terrible

Des lilas blancs envahissant le banc ?

Si ce n'est, pour de bon, enlever des enfants ?

Et c'est ainsi que naissent les soupçons.


Et c'est ainsi que mûrissent les craintes.

Trop haute, l'étoile pour ma panoplie

Quel pas du gay savoir à la folie ?

Et c'est ainsi que l'on passe aux tziganes.


Par-dessus les clôtures, tu enjambes :

Pas de maisons --- tu découvres l'écume

Des mers, en un soupir et t'accoutumes

Au rythme dur et solennel des iambes.


Les nuits d'été, vautré dans les avoines,

Face contre terre on prie : que s'accomplisse ! .....

On menace l'aube d'un oeil irrité

Et l'on querelle le soleil, comme un complice.


C'est ainsi qu'on se prend à vivre par le vers.



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A LA MEMOIRE DU DEMON

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Cette légende caucasienne des amours

de Thamar et du Démon a été immortalisée

en Russie par Lermontov dans son

poème << Le Démon >>


Il venait à la nuit

Dans le bleu des glaciers

Loin des bras de Thamar.

De ses ailes il marquait

Où devait commencer et mugir,

Où finir

Le cauchemar.


Sans sanglots, sans cacher

De ses ailes

Meurtries, flagellées,

Les blessures anciennes....

Et témoin,

Une dalle est restée

Dans l'enceinte

De l'église géorgienne.


Et son ombre jamais

Ne dansait

Comme un monstre bossu

Sous la grille.

Près d'une douce lumière

Une zourna

N'évoquait plus jamais

La princesse

Dans ses trilles.


Des éclairs crépitaient

Comme un feu de phosphore

Dans ses boucles épaisses.

Le colosse ignorait

Qu'au dehors

Le Caucase grisonnait

De tristesse.


A un pas de la fenêtre,

Caressant les bouclettes

Du burnous, il rêvait de revanche....

Par les glaces des sommets

Adjurait :

<< Dors, amie, dors, un jour

Je serai de retour

Dans un bruit d'avalanche. >>



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EMEUTE EN MER

( Cuirassé << Potemkine >> )

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Tout nous lasse à la fin,

Mais jamais ton éclat ne saurait nous blaser.

Les jours passent,

Des années, des années, par milliers de milliers.

Te voilant dans l'ardeur écumante des flots,

A l'image,

De ces blancs acacias, épicés,

Terrassés par l'orage.

N'est-ce pas toi,

N"est-ce pas toi,

Océan,

Qui les mène au néant ?


Sur un tas de filets, de filins

Tu ronronnes,

Bavard comme une source.

Et ton flot, comme une mèche folâtre

Sur l'oreille palpite

Et chatouille la poupe.

Chez les gosses,

En visite,

Tu te plies

A leur jeux enfantins.

Mais par quelle tempête inouîe

Tu réponds et te lèves,

Colosse.

Quand rugissent et t'appellent,

Te rappellent

Chez toi les lointains.


Large antédiluvien,

Et ce flux déchaîné,

Qui s'enrage d'écume et s'enroue;

Qui s'ébroue, infernal et se heurte de ses vagues

Aux barrages, par paliers,

Puis s'écarte et s'éloigne,

Et rugit, et périt à sa guise,

Et se roule comme un porc dans les algues

Et se brise aux piliers.


La violence du prisme

Aux couleurs mélangées,

Interdit la fadeur de ces voiles,

Qui se fondent et s'effacent....

Et voici la muraille du grain.

Et le ciel qui descend, qui descend,

Se renverse de biais, et culbute,

Et s'étale,

Cascadant de mouettes,

Et touchant dans sa chute

Le fond.


Par la nuit galvanique,

Où se rue des nuages hérissés la débâcle,

Maladroits

Dandinant et rampant,

Les navires regagnent le port.

Les éclairs aux pieds bleus

Bondissantes grenouilles dans leur mare.

Et les mâts sont de grands échassiers

Qui s'en vont ballottés bord sur bord.


Tout penchait à ronfler,

Et les crabes grouillaient,

Et les vagues,

Vers le coeur alourdi du soleil

Inclinaient leurs pétales de fleurs.

Et la mer ronronnait,

A un mile et demi de la côte,

Parsemant le flanc gris du vaisseau

D'une poussière de taches

Orangées.


Le soleil s'est couché.

<< Potemkine >> scintilla de lumière.

Et soudain,

Dans le cercle électrique

Des myriades de mouches ont volé,

Tours sur tours,

Vers les soutes,

Attirées par l'odeur de la viande avariée....

Et la nuit est tombée sur la mer.

Les lumières clignaient

Jusqu'au jour.


Les risées du matin

Ont glissé,

Comme des lames de mercure,

Sur la quille

Du géant.

Et d'en haut les fixant,

Le navire reprit

Souffle et vie.

On chanta la prière du matin.

Puis on vint aux travaux du ménage,

Balayage, astiquage

Des ponts, des canons,

Révision du blindage.


Mais personne au repas

Ne s'était approché des marmites.

En silence on mangeait lentement

Du pain sec et de l'eau.

Quand soudain, une voix :

<< A vos rangs de combat,

Tous en haut,

Sortez vite ! >>

Et quelqu'un en tenue se dressa

Sur le gaillard d'arrière,

Et hurla : << Garde à vous ! >>

Ecumant de colère,

Menaçant

Les sept cents.


<< On se plaint ? C'est parfait,

Ceux qui veulent manger, aux marmites !

Et les autres --- pendus sur la hune !

Allons, avancez ! >>

Les marins demeuraient ahuris,

Et soudain, de la poupe

Refluèrent aux tourelles.

<< Halte-là, ça suffit, halte-là !

Halte-là ! >>

S'écriait stupéfait

Cet apôtre bestial de la soupe.


Quelques-uns ont flanché,

Leur coupant la retraite,

Il cria : << Une émeute ?

Quartier-maître, des bâches

Et qu'on fasse encercler ces bandits ! >>

Et les autres, en foule,

Entassés à l'abri des tourelles,

Attendaient le supplice des copains

Et restaient interdits.


Et leur coeur battait fort.

L'un d'entre eux,

Ne pouvant supporter sa souffrance,

S'écria, secouant sa tignasse :

<< Frères quoi ! Allons-nous les laisser ?

A vos armes, abattons ces salauds !

Liberté et justice ! >>

Et le bruit de l'acier et des pas

Résonna sur le pont du vaisseau.


La révolte vola,

Frémissante,

Jusqu'au mât de misaine.

Et, poussée par le vent,

Comme une arche de feu

Retombait ça et là.

<< Allons-nous les poursuivre

De coursive en coursive

Ces gredins, halte-là ! >>

Trah tah tah !

Comme un coup de pinceau

Sur la cible, en courant,

Une salve éclata.


Trah tah tha !

Et les balles sautaient,

Sur les ponts, sur les vagues,

Trah tah tah !

Sur les flots,

Sur les corps des nageurs,

Trah tah tah ! ....

<< --- Tiens, il est encore là !

Ah ! les plaintes te mettent en rage ?

Prenez-le par les pieds,

Et hop-là !

Va gagnez Port-Arthur à la nage ! >>


Mais les gars des machines

Ignoraient les hasards de la lutte.

Lorsqu'une ombre ternit

Des chaudières

Les cuivres ardents.

Le géant Matiouchenco

Marchait sur la grille, au-dessus des turbines,

Et, courbé

Au-dessus de l'enfer,

S'écria :

<< Hé, Stépan, on les a ! >>


Et le chef mécano

Se dressa.

Les deux gars s'étreignirent.

--- Essayons de marcher sans nourrice.

--- T'en fais pas.

Ils sont là, bien gardés.

Quant aux autres, une balle dans la peau

Et adieu, va nager sous l'hélice.....

Mais dis-moi vieux copain,

Que vaut-il le second officier mécano ?

---- C'est un bon

---- Ca va bien.

Envoie-le tout à l'heure sur le pont.


Et le jour s'est passé.

Puis la nuit,

A l'aurore, dans un voile de brume,

Porte-voix à la main,

Un marin donna l'ordre aux marins :

<< Levez l'ancre ! >>

Et le bruit de sa voix se glissa,

Se perdit

Dans la cime

Du nuage.

Lentement, lourdement, le vaisseau prit le cap d'Odessa.


Il filait, engagé

Dans la ligne sévère des côtes,

Et sa coque éclatait au soleil

Comme un point orangé.





























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