• jjsibilla

Boris Pasternak (1890-1960) 2/2

Dernière mise à jour : août 31




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CELA COMMENCE AINSI

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Cela commence ainsi, vers l'âge de deux ans.

De sa nourrice on glisse aux mélodies

Obscures : gazouillis, sifflets.... Enfin les mots

Viennent à la troisième année de vie.


Et c'est ainsi que naît la réflexion,

Dans le vacarme des turbines en action,

Tout est douteux et tout est confusion,

Ta mère, toi-même, ta maison.


Et que vient faire la beauté terrible

Des lilas blancs envahissant le banc ?

Si ce n'est, pour de bon, enlever des enfants ?

Et c'est ainsi que naissent les soupçons.


Et c'est ainsi que mûrissent les craintes.

Trop haute, l'étoile pour ma panoplie

Quel pas du gay savoir à la folie ?

Et c'est ainsi que l'on passe aux tziganes.


Par-dessus les clôtures, tu enjambes :

Pas de maisons --- tu découvres l'écume

Des mers, en un soupir et t'accoutumes

Au rythme dur et solennel des iambes.


Les nuits d'été, vautré dans les avoines,

Face contre terre on prie : que s'accomplisse ! .....

On menace l'aube d'un oeil irrité

Et l'on querelle le soleil, comme un complice.


C'est ainsi qu'on se prend à vivre par le vers.



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A LA MEMOIRE DU DEMON

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Cette légende caucasienne des amours

de Thamar et du Démon a été immortalisée

en Russie par Lermontov dans son

poème << Le Démon >>


Il venait à la nuit

Dans le bleu des glaciers

Loin des bras de Thamar.

De ses ailes il marquait

Où devait commencer et mugir,

Où finir

Le cauchemar.


Sans sanglots, sans cacher

De ses ailes

Meurtries, flagellées,

Les blessures anciennes....

Et témoin,

Une dalle est restée

Dans l'enceinte

De l'église géorgienne.


Et son ombre jamais

Ne dansait

Comme un monstre bossu

Sous la grille.

Près d'une douce lumière

Une zourna

N'évoquait plus jamais

La princesse

Dans ses trilles.


Des éclairs crépitaient

Comme un feu de phosphore

Dans ses boucles épaisses.

Le colosse ignorait

Qu'au dehors

Le Caucase grisonnait

De tristesse.


A un pas de la fenêtre,

Caressant les bouclettes

Du burnous, il rêvait de revanche....

Par les glaces des sommets

Adjurait :

<< Dors, amie, dors, un jour

Je serai de retour

Dans un bruit d'avalanche. >>



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EMEUTE EN MER

( Cuirassé << Potemkine >> )

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Tout nous lasse à la fin,

Mais jamais ton éclat ne saurait nous blaser.

Les jours passent,

Des années, des années, par milliers de milliers.

Te voilant dans l'ardeur écumante des flots,

A l'image,

De ces blancs acacias, épicés,

Terrassés par l'orage.

N'est-ce pas toi,

N"est-ce pas toi,

Océan,

Qui les mène au néant ?


Sur un tas de filets, de filins

Tu ronronnes,

Bavard comme une source.

Et ton flot, comme une mèche folâtre

Sur l'oreille palpite

Et chatouille la poupe.

Chez les gosses,

En visite,

Tu te plies

A leur jeux enfantins.

Mais par quelle tempête inouîe

Tu réponds et te lèves,

Colosse.

Quand rugissent et t'appellent,

Te rappellent

Chez toi les lointains.


Large antédiluvien,

Et ce flux déchaîné,

Qui s'enrage d'écume et s'enroue;

Qui s'ébroue, infernal et se heurte de ses vagues

Aux barrages, par paliers,

Puis s'écarte et s'éloigne,

Et rugit, et périt à sa guise,

Et se roule comme un porc dans les algues

Et se brise aux piliers.


La violence du prisme

Aux couleurs mélangées,

Interdit la fadeur de ces voiles,

Qui se fondent et s'effacent....

Et voici la muraille du grain.

Et le ciel qui descend, qui descend,

Se renverse de biais, et culbute,

Et s'étale,

Cascadant de mouettes,

Et touchant dans sa chute

Le fond.


Par la nuit galvanique,

Où se rue des nuages hérissés la débâcle,

Maladroits

Dandinant et rampant,

Les navires regagnent le port.

Les éclairs aux pieds bleus

Bondissantes grenouilles dans leur mare.

Et les mâts sont de grands échassiers

Qui s'en vont ballottés bord sur bord.


Tout penchait à ronfler,

Et les crabes grouillaient,

Et les vagues,

Vers le coeur alourdi du soleil

Inclinaient leurs pétales de fleurs.

Et la mer ronronnait,

A un mile et demi de la côte,

Parsemant le flanc gris du vaisseau

D'une poussière de taches

Orangées.


Le soleil s'est couché.

<< Potemkine >> scintilla de lumière.

Et soudain,

Dans le cercle électrique

Des myriades de mouches ont volé,

Tours sur tours,

Vers les soutes,

Attirées par l'odeur de la viande avariée....

Et la nuit est tombée sur la mer.

Les lumières clignaient

Jusqu'au jour.


Les risées du matin

Ont glissé,

Comme des lames de mercure,

Sur la quille

Du géant.

Et d'en haut les fixant,

Le navire reprit

Souffle et vie.

On chanta la prière du matin.

Puis on vint aux travaux du ménage,

Balayage, astiquage

Des ponts, des canons,

Révision du blindage.


Mais personne au repas

Ne s'était approché des marmites.

En silence on mangeait lentement

Du pain sec et de l'eau.

Quand soudain, une voix :

<< A vos rangs de combat,

Tous en haut,

Sortez vite ! >>

Et quelqu'un en tenue se dressa

Sur le gaillard d'arrière,

Et hurla : << Garde à vous ! >>

Ecumant de colère,

Menaçant

Les sept cents.


<< On se plaint ? C'est parfait,

Ceux qui veulent manger, aux marmites !

Et les autres --- pendus sur la hune !

Allons, avancez ! >>

Les marins demeuraient ahuris,

Et soudain, de la poupe

Refluèrent aux tourelles.

<< Halte-là, ça suffit, halte-là !

Halte-là ! >>

S'écriait stupéfait

Cet apôtre bestial de la soupe.


Quelques-uns ont flanché,

Leur coupant la retraite,

Il cria : << Une émeute ?

Quartier-maître, des bâches

Et qu'on fasse encercler ces bandits ! >>

Et les autres, en foule,

Entassés à l'abri des tourelles,

Attendaient le supplice des copains

Et restaient interdits.


Et leur coeur battait fort.

L'un d'entre eux,

Ne pouvant supporter sa souffrance,

S'écria, secouant sa tignasse :

<< Frères quoi ! Allons-nous les laisser ?

A vos armes, abattons ces salauds !

Liberté et justice ! >>

Et le bruit de l'acier et des pas

Résonna sur le pont du vaisseau.


La révolte vola,

Frémissante,

Jusqu'au mât de misaine.

Et, poussée par le vent,

Comme une arche de feu

Retombait ça et là.

<< Allons-nous les poursuivre

De coursive en coursive

Ces gredins, halte-là ! >>

Trah tah tah !

Comme un coup de pinceau

Sur la cible, en courant,

Une salve éclata.


Trah tah tha !

Et les balles sautaient,

Sur les ponts, sur les vagues,

Trah tah tah !

Sur les flots,

Sur les corps des nageurs,

Trah tah tah ! ....

<< --- Tiens, il est encore là !

Ah ! les plaintes te mettent en rage ?

Prenez-le par les pieds,

Et hop-là !

Va gagnez Port-Arthur à la nage ! >>


Mais les gars des machines

Ignoraient les hasards de la lutte.

Lorsqu'une ombre ternit

Des chaudières

Les cuivres ardents.

Le géant Matiouchenco

Marchait sur la grille, au-dessus des turbines,

Et, courbé

Au-dessus de l'enfer,

S'écria :

<< Hé, Stépan, on les a ! >>


Et le chef mécano

Se dressa.

Les deux gars s'étreignirent.

--- Essayons de marcher sans nourrice.

--- T'en fais pas.

Ils sont là, bien gardés.

Quant aux autres, une balle dans la peau

Et adieu, va nager sous l'hélice.....

Mais dis-moi vieux copain,

Que vaut-il le second officier mécano ?

---- C'est un bon

---- Ca va bien.

Envoie-le tout à l'heure sur le pont.


Et le jour s'est passé.

Puis la nuit,

A l'aurore, dans un voile de brume,

Porte-voix à la main,

Un marin donna l'ordre aux marins :

<< Levez l'ancre ! >>

Et le bruit de sa voix se glissa,

Se perdit

Dans la cime

Du nuage.

Lentement, lourdement, le vaisseau prit le cap d'Odessa.


Il filait, engagé

Dans la ligne sévère des côtes,

Et sa coque éclatait au soleil

Comme un point orangé.



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AUX CALOMNIATEURS

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Enfance, coupe à la source de l'âme,

Aborigène de toutes les forêts,

Dans l'amour-propre, enracinant ta trame

Toi qui m'inspires et me régentes à ton gré


Combien de larmes ont séché aux vitres,

De guêpes mortes, et de roses thé,

Combien de fois le chaos anthracite,

Fougère pourpre, au ciel s'est projeté.


Et tous ces osselets, scellés en rangs

Et noirs et secs, des claviers délirants

Errants, au gré de tristes insomnies,

Prêts à tirer raison des calomnies,


Tout ment. Et l'authenticité de la misère

Et la proximité des riches possédants,

Derrière la porte du propriétaire,

Le cliquetis joyeux des chefs ----- tout ment !


Mensonge et calomnie, les gilets parfumés,

Les mains qu'on doit serrer à contre-coeur,

Contre-courant des cadeaux raffinés,

Les prophéties des chiromanciens-menteurs.


Mensonge, inanité des âges et des temps !

Jeunes ! ----- Qui sommes-nous, sinon des jeunes ?

Gauches ! ---- Sommes-nous pas les plus extrêmes ?

Nous maquillant et nous réajustant !


O soleil, entends-tu ? << Fais de l'argent ! >>

Tu rêves d'un sapin. On dit : << Va de l'avant. >>

O vie, notre nom et dégénérescence

En dépit de ton essence et de ton sens.


Duncan, roi des énigmes grises, au secours !

Quand confusion et profusion foisonnent,

Seigneur, Seigneur, souviens-toi à quel cours

Et à quel prix tu nous a livrés aux hommes ?



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MA SOEUR LA VIE

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Ma soeur la vie, aujourd'hui tu débordes et tu cognes

A coups redoublés de la pluie de printemps

Mais les gens à breloques sont de haute-vergogne

Et blessent avec la politesse des serpents.


Ils ont pour cela des raisons de leur âge

Et moi je ne peux justifier mes raisons.

<< Les gazons et les yeux sont lilas à l'orage

Le réséda humide embaume l'horizon. >>


L'attrait qu'a pour moi l'almanach ferroviaire

Ne peut s'expliquer si l'on n'est envoûté.

Les Saintes Ecritures on bien moins de mystère

Que l'horaire des trains et bien moins de beauté.


Dans l'éclat du couchant, la bruyante affluence

Des femmes sur le quai, en troupeau bigarré,

Le soleil me sourit avec condoléance

Car il sait mon secret : ce n'est pas mon arrêt.


La cloche a sonné et se noie dans les ombres,

Gênée, elle aussi, de tromper mon espoir.

Sous les stores baissés glisse l'incadescence

De la nuit où la steppe prend élan jusqu'au ciel.


Des signes qui clignent, des yeux qui se ferment,

Douceur du sommeil et des contes de fée,

A l'heure ou le coeur au fracas des plates-formes

Eparpille dans la steppe ses portières de feu.



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HAMLET

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


La rumeur s'éteint. Au praticable,

Je me tiens, appuyé au portant,

Discernant mon sort inexorable

Dans l'écho, venu du fond des temps.


De l'obscurité aux mille lustres

Des jumelles sont braquées sur moi.

Si tu voulais bien, ô Père juste,

M'épargner la coupe cette fois.


J'aime ton idée, têtu et forte

Et j'accepte de tenir mon rôle

Mais, ce soir, la liberté m'importe

Car un autre drame a la parole.


Mais on a réglé l'ordre des scènes

Le chemin est sans retour, je sais.

Je me noie en cette boue pharisienne.

Une vie n'est pas un champ à traverser.



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LE JARDIN DE GETHSEMANI

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


A cet endroit, le coude de la route,

Qui ceinturait le Mont des Oliviers,

Sous la clarté distante de la voûte,

Surplombait le Kedron et sa vallée.


Là, brusquement, s'arrêtait la clairière.

La Voie Lactée y prenait son essor.

Les Oliviers secouant leur crinière

D'argent, tentaient d'enjamber le rebord.


Près du sommet, Il dit à ses disciples

Devant l'enceinte d'un jardin privé :

<< Mon âme souffre angoisse indicible.

Attendez-moi, veillez. Je vais prier. >>


Alors, il renonça, sans résistance,

Comme à des biens qu'on lui avait prêtés,

A ses pouvoirs, miracles et puissance,

Et redevint, pareil à nous, mortels.


Les grands espaces libres de la nuit

Lui paraissaient néfastes et déserts.

Seul ce jardin lui prêtait son abri

Contre l'hostilité de l'univers.


Les yeux sur ces sombres orbites,

Vide insondable sans début, ni fin,

Dans les sueurs d'une angoisse subite

Il implora son Père, mais en vain.


Par la prière, il apaisa ses doutes.

Quittant l'enceinte, il trouva sur le seuil,

Eparpillés dans l'herbe en bord de route,

Ses compagnons, accablés de sommeil.


<< Vous vous vautrez quand Dieu vous juge dignes

De partager mes jours et mes moments.

Le Fils de l'homme a reconnu le signe,

L'heure a sonné d'aller vers mes tourments. >>


Il dit ---- et aussitôt surgit la foule

D'esclaves, de soldats, de vagabonds.

Des torches s'agitaient sur cette houle.

Devant --- Judas et son baiser félon.


Pierre, aussitôt, fit face à la ruée,

Tranchant l'oreille d'un des agresseurs.

Sa voix lui dit : << Rengaine ton épée

On ne peut rien résoudre par le fer. >>


Sais-tu que si mon Père avait l'idée

De protéger son fils, tu aurais vu

Surgir soudain ses légions ailées

Pour disperser, sans traces, l'ennemi.


Le Livre de la Vie est à la page,

Où chaque ligne, écrite de sa main

Me communique son sacré message.

Qu'il s'accomplisse, je suis prêt. Amen.


Le temps des hommes passe par son crible

Et tout peut s'embraser dans son essor.

Et moi, au nom de sa grandeur terrible,

J'accepte les tortures et la mort.


Je descendrai au tombeau des mortels

Pour resurgir, après trois jours, vivant !

Alors, du haut de l'espace éternel,

Je lancerai l'Appel au Jugement.


Et l'on verra, pareils aux masses planes

Des arbres charriés par le courant,

Les siècles, en dociles caravanes,

Ramper vers moi, hors de la nuit des temps.














































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