• jjsibilla

Alexandre Block (1880-1921) 2/2

Dernière mise à jour : nov. 2




traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Ceux qui sont nés dans les années banales

Perdent de vue la trace de leurs pas

Nous, les enfants d'une époque fatale

Vivons des jours que l'on n'oublie pas.


Années, au goût de cendre et de poussière,

Folie, espoir, quel est votre message ?

De la libération et de la guerre

Reste un reflet sanglant sur les visages.


Et quel mutisme ! Oui, le jeu des lèvres

S'est arrêté à l'ordre du tocsin

Et dans les coeurs, jadis battant de fièvre

On sent le vide d'un fatal destin.


Qu'importe, viennent, viennent sur nos couches

S'abattre les corbeaux en vols funèbres

Seigneur, que les élus, par notre bouche

Trouvent Votre Royaume en ces ténèbres.


8 septembre 1914.



Une jeune fille chantait dans le choeur

Pour les hommes las en terre étrangère

Pour tous les navires partis sur les mers

Pour tous ceux qui ont perdu leur bonheur


Et sa voix montait droit sous la coupole

Un rayon brillait sur sa blanche épaule

Et chacun dans l'ombre << regardait >> chanter

Cette robe blanche dans le rayon clair.


Et la joie semblait, à nouveau, possible

Les navires étaient dans un port paisible

Et les hommes las en terre étrangère

Avaient retrouvé une vie légère.


La voix était douce, le rayon doré

Seulement au fond, près du sanctuaire

Proche des mystères, un enfant pleurait :

Il savait que personne ne reviendrait.


Août 1905.



------------------------------------------------------------------------------------

LA DANSE DE MORT

(fragment)

-------------------------------------------------------------------------------------

traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


La nuit, la rue, le réverbère

La pharmacie et la lumière

Absurde et glauque.... Non, ici

Tout est pareil et sans issue


Et longuement, après ta mort,

La nuit, la rouille du canal

Gelé, reflétera encor

La pharmacie et le fanal.


10 octobre1912.


-------------------------------------------------------------------------------------

<< BELLE INCONNUE >>

-------------------------------------------------------------------------------------

traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Le soir, un air brûlant et morne

Stagne, au-dessus des restaurants

Au rythme des clameurs d'ivrognes,

Relent de stupre et de printemps.


Au loin, sur l'ennui, la poussière

Des ruelles et des chalets,

Où piaillent des enfants, s'éclaire

Le croissant d'or du boulanger.


Près des fossés, hors les murailles,

Offrant le bras à des putains,

Circulent, melon en bataille

Les chevaliers du baratin.


Sur le lac, où grincent les rames,

Des petits cris, des gloussements

La lune, faite aux mélodrames,

Tord sa grimace absurdement.


Et chaque soir, l'ami unique

Se reflète au fond de mon verre

Pareil à moi, soumis au leurre,

Amer, de ce philtre panique.


Des laquais aux visages las

Veillent aux tables des voisins

Des pochards aux yeux de lapins

Clament : << In vino veritas >>.


Est-ce un rêve ? Par la fenêtre

Embuée, chaque soir je vois

La jeune fille à taille de guêpe

Apparaître, gainée de soie.


Elle rentre seule et nonchalante,

De brume et de parfum nimbée,

Ignorant les pochards qui chantent

Et vient s'asseoir près de la baie.


Evocatrice panoplie :

Soie, ondulant en souples vagues

Les plumes de sa capeline

L'étroite main, chargée de bagues.


Par sa présence étrange, hanté,

Sous le voile qui la protège,

Je vois un rivage enchanté

Dans un lointain de sortilège.


Et je me sens dépositaire

D'un chaud soleil, de lourds secrets

Quand de mon âme les ornières,

Le vin amer a pénétré.


Les plumes d'autruche s'inclinent.

Je vois ses yeux, ses yeux sans fin,

Ses yeux bleus, sous sa capeline

Fleurir au rivage lointain.


Dans ton âme gît un trésor

Et j'ai la clef entre mes mains !

Monstre aviné, tu as raison !

La vérité est dans le vin.


1906



-------------------------------------------------------------------------------------

SUR LES CHAMPS DE KOULIKOVO

-------------------------------------------------------------------------------------

traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Entre le Don et la Népriadva s'étend

le champ de Koulipkovo. C'est là qu'au

XIX° siècle les Russes ont livré leur

première grande bataille, pour secouer

le joug tartare.


I


Le fleuve morne étale et roule sa paresse,

Il baigne ses rivages,

L'argile triste et roux de ses falaises et la détresse

Des meules dans la steppe.


O ma Russie, ma femme, dans la douleur qui sèche

M'apparaît notre long chemin.

Jadis, la volonté tartare d'une flèche

Nous l'a tracé en perçant notre sein.


Ce chemin passe par le désespoir des plaines,

Russie, par ton désespoir.

Mais de l'obscurité nocturne où va la haine

Je ne crains plus le noir.


Qu'il fasse nuit. Nous arrivons, scintille

La steppe de nos feux de camp.

Dans la fumée, notre bannière brille

Face aux armes du Khan.


C'est l'éternel combat ! La paix, dans la poussière

Et le sang n'est qu'un rêve falot.

La cavale sauvage, écrasant la bruyère

Passe au galop.


Course sans fin. Verste et précipices .....

Arrête-toi, attends !

Et passent des nuées épouvantées et glissent

Sur l'horizon sanglant.


L'horizon est sanglant. Et la douleur ravage

Mon coeur ! Pleure, pleure à sanglots,

Il n'y a pas de paix ! La cavale sauvage

passe au galop.


7 juin 1908.


II


Nous nous sommes arrêtés dans cette plaine

Il n'est plus question de reculer.

Les cygnes ont lancé leur plainte lointaine

Les voilà qui se reprennent à crier.


Sur la route, une blanche pierre

Nous présage un malheureux destin

Les païens sont là - notre bannière

Ne flottera plus dans le matin.


Et courbant la tête vers la terre

Mon ami me dit : << Prépare-toi,

Comme moi fourbis ton cimeterre

Pour demain, pour notre Saint Combat. >>


Je ne suis ni le premier, ni le dernier

Mon pays sera longtemps en peine.

Mon épouse portera le deuil

Qu'elle prie pour moi et se souvienne.


8 juin 1908.


III


Cette nuit, Mamaï avec sa horde

A bloqué les ponts.

Tu étais auprès de moi dans l'ombre.

Tu savais, ou non ?


Sur les bords du Don, sombre et sinistre

Dans la nuit des champs,

Au milieu des voix des cygnes tristes,

J'évoquais Ton chant.


Dès minuit, le Prince obligeait l'armé

A se fortifier,

Ah qu'ils étaient loin les pleurs de la mère

Contre l'étrier.


Les oiseaux de nuit faisaient leur maraude

Au lointain roussi

Les éclairs, sans bruit, brillaient à la ronde

Sur toute la Russie.


Au-dessus du camp tartare, les aigles,

Criaient au malheur

La Népriadva s'enveloppait de brume

Comme une mariée.


Tu es descendue vers moi, dans la brume

Sans que bronche mon cheval

Tu portais une robe clair de lune

Comme pour un bal.


D'un rayon d'argent Tu traças un signe

Au fil de l'épée.

Tu as rafraîchi ma lourde cuirasse

Sur mon torse épais.


Quand, au point du jour la horde sauvage

vint nous attaquer

Sur mon bouclier, brillait Ton visage

Pour l'éternité.


8 juin 1908.


IV


A nouveau la douleur séculaire

Fait ployer les épis vers le sol

A nouveau, par-delà la rivière

Retentit son appel sans écho.


Où sont donc les manades sauvages

Disparues au galop de l'oubli.

Les passions déchaînées nos ravagent

Sous la lune au croissant rabougri.


Moi avec ma douleur séculaire

Je suis là, comme un loup affamé

Dois-je hurler à la lune précaire

Ou te suivre, sans avoir où aller ?


Et j'entends les échos de bataille

Les Tartars, leurs trompettes, leurs cris.

Au-dessus de ma terre natale

Calme et large s'étend l'incendie.



V


A nouveau sur le champ de Koulikovo

S'étend l'obscurité morose de la nuit.

Et comme d'un nuage menaçant

Elle a enveloppé le jour naissant.


Dans ce silence sans espoir et sans réveil,

Derrière la nuit, on entend pas, on ne voit pas,

Ni les échos tumultueux de la bataille

Ni les éclairs des fabuleux combats.


Pourtant je reconnais bien les signes

Des journées fatidiques et cruelles

J'entends à nouveau le cri des cygnes

Au-dessus du camp des infidèles.


Et je ne peux plus dormir en paix

Lorsque tant d'orages nous menacent.

Mon armure pèse sur mon coeur.

Mon heure est venue. Il faut prier.


23 décembre 1908.



-------------------------------------------------------------------------------------

LE MEETING

-------------------------------------------------------------------------------------

traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Ce qu'il disait était intelligent et net

Et ses prunelles sombres

Dardaient de petits feux, des éclairs secs

Qui crépitaient dans l'ombre.


Vers lui montaient, du fond de cette foule

Des milliers de regards;

Mais il n'entendit pas dans ces rumeurs de houle

Sonner son glas.


Ses mouvements étaient précis, ses gestes sûrs,

Sa parole sévère,

Il hochait sa tête en mesure

Aux mots gris de poussière.


Et sombre comme les nocturnes vôutes

Il décidait avec autorité

Et agitait aux bornes de nos routes

Les lourdes chaînes de la liberté.


Mais ceux d'en bas n'écoutaient ni les noms

Ni les dates, ni l'appel du devoir

Et la tristesse de la condition

Humaine ne pouvait les émouvoir.


Soudain, comme un bras dressé, le tumulte

Fait tressaillir les feux.

Un bruit jaillit, pareil au bruit de chute

D'une bûche dans le feu.


Comme un éclair déchirant les ténèbres,

Ou comme une allusion,

Un sifflet stridule funèbre

Parmi les exclamations.....


Un sourd gémissement s'exhale,

Dans le bruit des carreaux cassés,

Et l'homme tombe sur les dalles

La tête fracassée.


Je ne sais qui d'un coup de pierre

L'a tué, seulement

Une tâche sanglante et claire

Restait sur le ciment.


Dans l'air se croisaient les sifflets

Les cris et les propos,

Mais l'homme étendu était prêt

Pour l'éternel repos.


Déjà, à l'entrée, des lumières

Jaillirent, au bruit des pas,

Les fusils chargés cliquetèrent

Dans les mains des soldats.


Et dans la lueur vacillante

On aperçut le mort

Et sur le mur l'ombre géante

D'un garde, près du corps.


La barbe sombre marquait les traits

De son visage blanc.

Les soldats, sans bruit, s'assemblaient

Et se mettaient en rang.


Et l'on sentait, dans le silence,

Flotter sur son visage fin

Comme d'un ange la présence

Et une joie sans fin.


Ouvertes, ses prunelles calmes,

Sévères, son profil,

Exposé à l'entrée de la salle

A l'ombre des fusils


On eût dit qu'à l'abri des baïonnettes

Il aspirait avec sérénité

Dans l'air nocturne au-dessus de sa tête

Le souffle de la liberté.


10 octobre 1905.



-------------------------------------------------------------------------------------

LES SCYTHES

-------------------------------------------------------------------------------------

traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)



Vous êtes des millions - nous sommes des nuées et des nuées .....

Essayez donc de nous combattre

Oui, nous sommes des Scythes, barbares de l'Asie

Aux yeux avides, aux yeux bridés, des pâtres.


Siècles pour vous, pour nous un seul instant,

Entre l'Europe et les Mongols,

Dociles, nous avons dressé le bouclier

De nos épaules.


Durant des siècles vous avez forgé,

Dominant le fracas des cyclones,

Votre puissance et vous demeuriez étrangers

Aux cataclysmes de Messine ou de Lisbonne.


Des centaines d'années, tournés vers le Levant,

Pillant, thésaurisant nos pierreries

Et nous narguant, vous attendiez l'instant

De braquer votre artillerie.


L'heure a sonné. Le malheur prend son vol,

Et chaque instant aggrave vos menaces

Mais viendra le jour, où de toutes vos idoles

S'effacera la trace.


Vieux Monde, arrête ! Il est temps encore !

Dans ta torpeur voluptueuse et morne,

Arrête-toi comme le sage Oedipe

Devant le Sphynx à la fatale borne.


La Russie est un sphynx blessé versant le sang

Et qui sourit dans la douleur et dans la peine.

Et qui regarde désespérément vers toi

Avec amour et avec haine.


Aimer, aimer, comme aime notre sang

Le pouvez-vous encore ?

Vous avez oublié l'amour mortel, l'amour ardent,

Qui brûle et qui dévore !


Nous aimons tout, l'ardeur des chiffres froids,

Le don des visions mystiques;

Nous comprenons l'esprit caustique des Gaulois

Et le maussade génie germanique.


Et nous nous souvenons de l'enfer parisien

Et des fraîcheurs vénitiennes,

Des bosquets d'orangers aux arômes lointains

Et de Cologne la brumeuse géhenne.....


Et nous aimons la chair, son goût et sa couleur

Et son odeur mortelle et sourde.

Est-ce notre faute si votre squelette

Risque de se briser

Dans notre étreinte affectueuse et lourde.


Nous imposons la bride d'une main

Aux étalons piaffants et aux juments rétives.

Nous les domptons ou leur brisons les reins,

Comme nous corrigeons d'indociles captives.


Venez vers nous, nous vous ouvrons les bras

Oubliez les horreurs de la guerre !

Tant qu'il est temps, désarmez votre bras.

Camarades, nous serons frères.








































































2 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout