• jjsibilla

Alexandre Blok (1880-1921)

Mis à jour : mai 5



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(1)

LES DOUZE

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)



I


En noir le soir.

En blanc la neige.

Il vente, vente.

Pas moyen qu'un homme tienne sur ses jambes.

Il vente, vente

Sur tout le Divin monde.


Le vent va virant

Les blancs neigeons.

Sous les neigeons du glaçon.

Verglas, ahan,

Tout piéton

Est glissement.... ô pauvres gens !


De bâtiment à bâtiment

Se tend une corde.

Sur la corde une pancarte :

TOUT LE POUVOIR A L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE !

Une grosse vieille pleure à s'en rendre morte,

D'aucune façon ne comprendra la signification :

>> Une telle pancarte pour quelle raison ?

>> Un si gigantesque chiffon !

>> Ce qu'on en tirerait pour les enfants de tissu perdu,

>> Mais voilà, chaque homme est déchaussé, dévêtu ! >>


La dondon, telle un gallinaçon,

Soubresautante a disparu derrière les monts de neigeons.

-- O Sainte Mère d'Intercession !

-- Oh ho ! les bolcheviks à la tombe nous pousseront !


Le vent coupe à coup de fouet.

Le gel n'est pas moindre fouet.

Et le sale bourgeois à la croisée

Des rues a dans son col rentré son nez.


Et ça, qui c'est ?...De longs cheveux

Et ça baratine à mi-voix :

-- Des félons !

-- La Russie en perdition !

Sans doute un littérateur

Phraseur....


Hep! là-bas ! l'homme à longs pans

Qui derrière les mottes de neige galope :

<< Quoi ? maintenant pas jubilant,

<< camarade pope ?

<< Te souviens-tu , y eut un temps

<< Tu t'avançais, bedonnant,

<< Bedonnement rutilant

<< De crucifix sur les gens ? >>


Hep! là-bas ! en astrakan ! la madame

Qui s'est retournée vers une autre madame !

-- Nous avons déjà pleuré tellement, tellement....

La madame a glissé

Et, patatras, s'est étalée !


Oh! là là!

Tire-la, relève-la !


Le vent gai,

Mauvais, satisfait,

Vire les jupons,

Fauche les piétons

Frippe, agrippe, emporte

La géante pancarte :

TOUT LE POUVOIR A L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE !

Des mots apporte :


... Nous aussi nous avons eu réunion...

... Tiens, vois, c'est dans cette maison...

... Il y a eu délibération...

... On a pris des résolutions...

... Dix roubles pour un moment. Et vingt-cinq pour une nuit

Et puis, jamais pour personne on ne fera plus bas prix

... Allons au lit ! ...


En nuit se change le soir,

En désert le boulevard.

Dans le désert un clochard

Se ratatine

Et, strident, le vent chemine.


Hep! clochard!

Qu'on s'embrasse un brin !

-- J'ai besoin de pain !

-- Et le monde de demain ?

Passe ton chemin !


En noir le ciel, en noir !


La haine, la Haine chagrine

Bout dans la poitrine...

Noire Haine, sainte Haine!...


Camarade, guette des deux

Yeux!


II

Le vent fait la noce, la neige voltige,

Voici que s'avancent les Douze.


En noir, les sangles des fusils !

Alentour, flammes, feux, incendies !


Casquette chiffonnée. Aux dents un mégot.

Leur faudrait l'as se carreau des forçats sur le dos.


Tous les droits ! tous les droits !

Et hep! hep! pas de Croix !

Tra ta ta !


-- Il fait froid, camarades, il fait froid.


-- Héla! le Vanka est au café avec la Katka....

-- Elle a ses bas pleins d'assignats !


-- Le Vaniouchka lui aussi en a maintenant des tas....

-- Il fut des nôtres, le Vanka, puis il s'est fait soldat !


-- Ha ! Vanka, fils de chienne, sale bougeois

-- Embrasse donc un peu la mienne, on va voir çà !


Tous les droits! Tous les droits !

Et hep!! hep! pas de Croix !

La Katka est avec Vanka

Occupée à quoi, à quoi ?

Tra ta ta !


Alentour, flammes, feux, incendies

Aux épaules les sangles des fusils !


Maintenez le pas de la Révolution !

L'ennemi jamais dormant toujours est machinations.


Tiens bien ta carabine, camarade, sois pas poltron !

Sur la Sainte Russie, allons tirons un carton !


Cette tout en cul,

Cette crasseuse-cul,

Cette gros-cul.


Et hep ! hep ! pas de Croix !


III

Ce que nos gars ont pris route

Pour servir dans l'Armée Rouge,

Pour servir dans l'Armée Rouge

Calmer leur tête où tout bouge !


O chiennerie ! chienne de vie !

Vie de douceâtrerie !

Défroque de pouillerie !

Fusil à l'Autrichien pris !


Afin de faire bien souffrir toute la sale bourgeoisie,

Nous allons allumer en tout pays un incendie,

En tout pays un incendie en plein dans le sang....


SEIGNEUR, sois bénissant !


IV

La neige est tortillerie, le cab est criaillerie,

Le Vanka et la Katka son envol et griserie....

Un électrique lumignon

Sur les timons....

<< Rraah raaah ! rroulons !.... >>


Lui ? Grosse capote militaire,

Physionomie d'idiot exemplaire.

Il tord, tortille sa moustache noire,

Poil par poil est tortillerie,

Il babille, est babillerie.


Cà c'est Vanka : un fort en épaules !

Cà c'est Vanka : un fort en paroles !

Katka, la sotte, il l'accolle,

Il l'affolle de paroles.


Elle a laissé sa nuque aller

Ses dents en perles scintiller....

O toi Katou, Katou mienne,

Bonne bouille de bonne chienne !....


V

Sur toi sur ton cou mon coup

De couteau reste accro, Katou !

Sur toi ce petit coup sous

Ton sein coule frais, Katou !


Houp! houp! danse un coup !

Croupe souple ô c'en est fou !


Tu roulais toute en frou-frou !

Houp! froufroute, sois froufrou !

Chez les gradés tirais des coups....

Tire un coup, houp! tire un coup !


Houp! houp! tire un coup !

Au coeur ça m'a fait un coup !


Du gradé souviens-toi, Katou....

On a pas loupé son coup....

Ou ne t'en souviens-tu, gadoue ?

Ou ta mémoire est-elle floue ?


Houp! houp! pas de flou !

Viens au lit qu'on tire un coup !


Grises guêtres pour atout

Et bâfrant babas et choux,

Au juteux t'as fait joujou ?....

C'est le tour au tourlourou ?


Houp! houp! chute un coup !

L'âme est moins lourde après coup !


VI


... Au galop de nouveau le cab les vient croisant,

Criard, criaillant, volant, voltigeant.


<< André, à l'aide! qu'on les arrête !

<< Toi, Pétrouchka, par derrière cours leur couper la retraite ! >>


Trah tararah tah tah tah tah

Virevoltis vers le ciel est la poudre qui neigeoie.


Le cab s'est carapaté! Avec lui Vanka aussi !

Encore un coup de fusil! Arme le fusil !


Avec un trah tararah on s'en va t'enseigner

....................................................................................................................

Avec la fille d'un autre à t'en aller promener.


Il a filé, le salaud ! Mais attends rien qu'un brin

Et je m'en vais avec toi régler nos comptes demain.

La tête toute transpercée.


Alors contente, Katkou ? - Pas un << ha >>, pas un << hou ! >> !

Sur la neige, charognarde, fais la charogne un long coup !


Maintenez le pas de la Révolution !

L'ennemi jamais dormant toujours est machination !


VII


.... Part un nouveau pas des Douze.

Douze dos à fusils bougent.

Seul l'assassin tout disgrâce,

Nul ne voit comme est sa face.


Se hâtant de hâte en hâte,

Il précipite son pas.

Au cou son mouchoir se hâte.

Il ne s'en remettra pas.


-- Quoi, copain, çà va pas ?

Quoi mon vieux, on est à plat ?

-- Quoi, Pétrouchka, le nez bas ?

Gros cafard pour la Katka ?


-- O copains, vous, ma famille,

J'aimais, j'aimais cette fille....

Noires nuits, où tout vacille,

Passées avec cette fille!....


Parce qu'il y avait feu maudit

Dans ses yeux d'incendie,

Parce qu'il y avait, bien polie,

Sur son sein droit une envie,

Je fis sa perte, ô folie,

Sa perte dans ma furie.... ô folie !


-- Cà y est, salaud, c'est le disque !

Quoi, toi, Piotka, toi, gaga ?

Vrai, tu as songé que ça risque

De nous virer l'âme ? Hop-là !


Tiens droits ton corps, ton épaule !

Sur toi maintiens le contrôle !


C'est pas maintenant des temps

A te faire du gnan-gnan !

Copain, camarade, avant

Nous est un poids plus pesant !


Et le Piotka va tardant

Ses pas qu'il allait hâtant.


Sa tête, il la dresse à vif,

Son entrain se dresse à vif....


Hé ! hé !

Rigoler c'est pas pécher !


Tout appartement, clevé !

On s'en vient tout piller.


Grand'ouvert, tout cellier !

Tout voyou vient ripailler.


VIII


O chiennerie, chienne de vie !

Ennui dont on s'ennuie,

Moribonderie !


Reste temps un tantinet

Où bon temps passer....


Reste crâne un tantinet

Où gratter, où se gratter....


Restent grains un tantinet

Où croquer, où croquiller....


Reste lingue un tantinet

Pour étripétripailler....


Toi, bourgeois tout saleté, en moineau tu vas sauter !

Tout ton petit sang, je le boirai jusqu'au bout

Pour la celle qui me tient jusqu'au bout,

Pour la celle dont les cils sont tout en noir jusqu'au bout !


SEIGNEUR, apaise l'âme de ton esclave ....


Ce qu'on s'emmerde !


IX


On n'entend plus nulle rumeur de ville,

Sur la tour Nievskaïa le silence,

Il n'y a plus de sergents en ville....

Bien qu'il n'y ait pas de vin, enfants, faites bombance !


Il est là, toujours debout, le bourgeois sale à la croisée

Des rues, dedans son col le nez rentré.

A ses côtés, tout contracté, poil hérissé,

Un chien galeux, queue serré.


Il tient toujours debout, tel un chien, avec la faim;

Sans prononcer un seul mot, tel un problème il se tient.

Et le monde ancien, tel un chien orphelin,

Serrant son arrière-train, tout contre lui se maintient.


X


Brusques bonds de vent tout neige !

Bonds de neige, ô bonds de neige !

Aucun moyen qu'on se voie

L'un l'autre à quatre pas !


Neige en entonnoir visée....

Neige en colonnette hissée....


--- Oh ! ce vent, quel vent ! Sauveur !

--- Piotka ! stop ! sois pas farceur !

De quoi jamais te sauva

La triple image d'orfroi ?

Vraiment, t'es un inconscient !

Juge, pense sainement....

N'as tu pas en sang les doigts

Pour l'amour de la Katka ?

Maintiens ton pas dans le pas de la Révolution !

L'ennemi tout près de toi toujours est machination !


Marche avant, marche avant,

Peuple ouvrier, paysan !



XI


.... Et s'en vont sans Saint Nom

Tous les Douze dans le loin,

Prêts à toute action,

Sans scrupule aucun pour rien....


Leurs fluets fusils d"acier

Sur l'invisible ennemi....

Sur les culs de sac où les

Bonds de neige seuls fourmillent....

Sur les monts de neige où les

Pieds dans le mol restent pris....


Dans leurs yeux le drapeau rouge

Bat, s'ébat.


Dans l'écho leur marche bouge

Pas à pas.


Alerte au réveil brutal

De l'ennemi brutal !


Et la neige qui tournille est dans leurs yeux poudroillis

Jours et nuits,

Traversant leurs jours leurs nuits !


Marche avant, marche avant,

Peuple ouvrier, paysan !


XII


..... Dans le loin ils s'en vont d'un pas de domination....

--- << Qui c'est encore là-bas ? Sors de là ! >>

C'est avec le drapeau rouge un coup de vent trublion

Qui s'ébat ça et là en avant de leurs pas.


En avant de leurs pas, neige en tas, tas de froid !

--- << Qui se tapit sous ce tas ? Sors de là ! >>.

Ce n'est rien qu'un chien pouilleux, ventre creux,

Qui de traîne à pas boîteux derrière eux.


<< Fous le camp; bête à poux !

<< Ou sinon je te découds !

<< Monde ancien, chien tout poux,

<< A genoux ou gare aux coups ! >>


.... Il va toutes dents grondant, comme un loup qui a faim !

Sa queue, il la va serrant, jamais plus ne lâchera

Le clébard qui a faim, le clébard orphelin....

--- Hep ! réponds-nous, qui va là ?


--- Agitant le drapeau rouge, qui c'est qui passe là-bas ?

--- Regarde voir un peu ça, quelle épaisse, épaisse nuit !

--- Qui c'est qui là-bas s'en va en précipitant son pas,

Derrière toute maison faisant du catimini ?


--- Cà fait rien ! Je t'aurai

vaudrait mieux rappliquer !

--- Mon vieux, ça va se gâter !

Sors ou nous allons tirer !


Trah tah tah ! ....Et seul l'écho

Répond au long des maisons.


Seul le vent en long << hoho >>

Rit, roule au long des neigeons.


Trah tah tah

Trah tah tah !


.... C'est ainsi qu'ils s'en vont d'un pas de domination....


Derrière eux, le chien affamé.

Devant eux, portant un drapeau ensanglanté

De là les tourbillons restant invisible

Et les balles ne pouvant rien lui faire de nuisible,

Marchant d'une tendre démarche d'aile sur l'ouragan,

Dans un papillonnement de perles et de neigeoiements,

Des roses le couronnant candidement,

Devant eux, JESUS-CHRIST.

Janvier 1918




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(2)

LES DOUZE

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


I


Sombre soir,

Neige blanche,

Et le vent, le vent....

On titube dans noir.

Par le monde blanc,

Seul, le vent !


La bise

Frise

Le flocon léger,

Lisse le verglas.

C'est dur et glissant

Et chaque passant

Fait un entrechat.


D'un immeuble à l'autre

Sur un câble flotte

Une banderole

Géante :

<< Plein pouvoirs à la Constituante ! >>

Cette banderole

Affole

Une vieille

Qui pleure et se lamente :

<< Voyez cette étoffe qui flotte !

Peut-on se permettre

De perdre tant de drap

Pour rien ?

Ca en ferat-it-y des culottes

Pour nos petits gars

Qui n'ont rien de rien

A se mettre ! >>


La vieille comme une poule

Bute au tas de neige

Passe avec effort....

<< Oh, Sainte Marie qui nous protège,

Oh, ces bolcheviks veulent ma mort ! >>

Et toujours le vent cinglant,

Bise folle,

Gel et froid.

Au carrefour, le bourgeois

S'engonce dans son col.


Tiens, et qui est celui-là,

Les cheveux flottants,

Qui marmonne entre ses dents :

<< Traîtres !

Fichue, la Russie ! >>

Sûrement un homme de lettre,

Un poète....


Empêtré dans ta soutane,

Rasant le tas de neige,

Tu n'as plus ta mine crâne,

Camarade pope,

Que Dieu te protège....

Naguère tu faisais le beau,

Le ventre en avant,

Imposant au populo

Ventre et croix d'argent.


La petite dame en karakul

A rencontré sa commère :

<< Avons-nous pleuré, ma chère ! >>

Elle avance, elle recule,

Glisse et, vlan, s'étale.

<< Pas de mal,

Allez !

Faut la relever ! >>


La bise joyeuse,

Féroce et folle,

Trousse les jupes,

Fauche les passants,

Chiffonne, arrache la banderole

Géante :

<< Pleins pouvoirs à la Constituante ! >>

Et rapporte des paroles :

.... Une assemblée, chez nous aussi....

.... On a décidé....

.... A l'unanimité.... :

Un moment ---- dix roubles,

Pour la nuit ---- vingt-cinq.

C'est le prix

Minimum

A fixer aux hommes ! ....

.... Allons, tu viens chéri ?


Il se fait tard,

La rue se vide,

Seul un clochard

Se recroqueville.

Et le vent siffle,

Et le vent gifle....


<< Allons, vieux frère,

Approche-toi

Tu as souffert ?

Embrasse-moi....

Du pain !

Qu'y-a-t-il devant ?

Passe ton chemin !

Rien qu'un ciel très noir et le vent.


Colère, triste colère,

Monte dans mon sein.

Ma sombre colère, ma sainte colère,

Prends ton élan


Camarade !

Sois vigilant !



II


Vole la neige, siffle le vent,

Douze hommes s'en vont en rangs.

A leurs fusils, bretelles noires.

Autour des feux, les feux du soir....

Mégot au bec, casquette de chic,

Ils sont foutus comme l'as de pique.


Liberté, liberté !

Eh, sans croix ni lois,

Tra - ta - ta !


Quel froid, camarades, quel froid !


Kate et Ivan sont au tabac

-- Elle a du pèze dans son bas !

-- Ivan lui-même est plein aux as

-- Il fut des nôtres -- << il est soldat >> !

-- Sale bourgeois, d'Ivan, fils de chienne,

Essaye voir d'embrasser la mienne.


Liberté, liberté

Eh,

Sans croix ni loi !

Kate et Ivan, que font-ils là ?

De quoi, de quoi ?....


Tra-ta-ta !


Partout des feux, les feux du soir....

A leurs fusils, bretelles noires...


Révolutionnaires, marchez au pas !

L'ennemi du peuple ne dort pas !


Camarade, lève ton fusil,

Une balle pour la vieille Russie !


Russie coutumière,

Russie des chaumières,

Russie au gros cul !


Eh,

Sans croix ni loi !



III


Quand nos gars s'en sont allés,

Sont allés pour s'enrôler,

S'enrôler dans l'armée rouge,

Y verser notre sang rouge !


Ah, peine ma gueuse,

Ah, ma vie de chien !

Capote miteuse,

Fusil autrichien !


A la barbe des bourgeois,

Allumons un feu de joie

Dans le sang et l'incendie !

Au nom du Père et du Fils....



IV


La neige tourne en tourbillons.

Une lanterne à son timon,

Le trotteur file, le traîneau vole,

Le cocher fouette, hurle et rigole.

Ivan et Kate y sont assis.

Fouette cocher ! Vas-y !....


En capote de soldat

Avec sa gueule de fat.

Il tortille sa moustache,

Il parade, sale vache ! ....

Y a pas de quoi se gêner

On est là pour rigoler.


Ivan a de belles épaules,

Il sait dire de belles paroles,

Il en fait un baratin

A Catherine la catin....


Elle se renverse, il se penche....

Comme des perles, ses dents blanches....

Ah, Catherine, ah, ma belle,

Ah, ma grosse, petite gueule....



V


Sur ta nuque, ma Catherine,

Y a la trace de mon couteau.

Sous ton sein, ma Catherine,

Y a ma marque sur ta peau !


Danse, danse, fais des folies,

T'as des jambes trop jolies !


T'avais des dessous en dentelle

Pourquoi pas ? C'est c'qu'y a de mieux.

Les galonnés te trouvaient belle,

Va faire la salope avec eux !


En avant pour la rigolade.

Tiens mon coeur qui bat la chamade


Cet officier à mine fière

Qui a tâté de mon couteau,

L'as-tu oublié, vipère,

La mémoire te fait défaut ?

Aïe donc, rafraîchis-la,

Viens te coucher avec moi,

Tu paradais en guêtres grises,

Tu te gavais de chocolats,


Aux junkers t'étais promise,

T'as roulé jusqu'aux soldats.

Eh bien vas-y, pèche à loisir,

Où y a d'la gêne, y a pas d'plaisir !



VI


... Les revoilà, le traîneau vole;

Le cocher fouette, hurle et rigole....

-- Halte-là ! Adré, coupe-les, par là !

-- Pierrot, cette fois, les rate pas !


Tra-tarara, tra-tara,

Le cocher, fouette à tour de bras,

.... La neige vole ça et là....

Encore un coup, il s'est barré,

Salaud d'Ivan, va, je t'aurai....


Tra-tarara ! Ca t'apprendra....

A lever les filles, qui sont pas à toi....


Il s'est tiré, ah le salaud,

Attends, demain j'aurai ta peau !


Tiens, et Catherine ? --- Morte la bête,

Nous avons troué la tête.


Eh bien, t'es contente ? Tu dis rien ?

Pourris, charogne de putain.


Révolutionnaires marchez au pas !

L'ennemi du peuple ne dort pas !



VII


Ils vont de l'avant les douze,

Leur fusil à la bretelle,

L'assassin dans l'col de sa blouse

Cache son visage blême.


Vite, de plus en plus vite,

Il accélère son pas.

Son foulard au vent s'agite....

Le pauv' gars s'en remet pas.


-- Alors, camarade, on est triste ?

-- T'as perdu de ton entrain ?

-- T'en fais un nez, eh, l'artiste ?

-- Tu vas pas pleurer ta putain ?


-- Faut pas m'en vouloir, camarades,

Cette fille, j'peux pas l'oublier,

Toutes nos nuits de rigolade,

Toutes ces nuits qu'on s'est aimés ! .....


J'l'aimais pour l'audace folle

Qui pétillait dans ses yeux clairs.

Pour le grain roux sous son épaule,

Ah j'aurais pas dû m'emballer.

J'l'ai tuée, sur un coup d'colère,

Je savais pas c'que je faisais.


-- Vous l'entendez, cette musique !

-- Eh, Pierrot, t'es pas malade ?

.... Sentiments et toute la clique....

En voilà une sérénade !

Tu t'laisses aller comme une chique....

Tiens-toi en main, camarade !


Tu as mal choisi ton heure

Pour jouer à la nounou,

Nous avons plus dure à faire

Camarade, devant nous.


Pierrot ralentit son pas,

Pierrot se remet au pas.

Il arrange sa casquette,

Il a redressé la tête.

Il enroule son foulard,

Il prend un air goguenard :


Eh, eh, eh,

Rigoler n'est pas péché !


Ohé, épiciers, sale clique,

Prenez garde à vos boutiques !


Nous allons crever vos caves,

Aujourd'hui, c'est le jour des braves !



VIII


Oh tristesse, ma tristesse,

Ennui, mon ennui

Mortel !


Ah, mon temps,

Je saurai le passer.

Et mon crâne,

Je saurai le gratter.


Des noisettes,

Je saurai les croquer.


Mon couteau,

Je saurai l'enfoncer.


Bourgeois,

Roule

Toi, en boule.


Pour ma belle,

Pour ma belle,

Pour ma belle aux sourcils noirs ! ....


Seigneur,

Apaise l'âme de ta servante....


Quel cafard....



IX


Le bruit de la cité s'apaise,

Et tout se tait sur la Néva.

Sans police on est à l'aise.

Amusez-vous, hardi les gars !


Au milieu du carrefour nocturne

Seul un bourgeois emmitouflé

Triste, immobile et taciturne.

Auprès de lui, un chien galeux.


Bourgeois, muet comme un reproche,

Comme un point d'interrogation.

Et le vieux monde, chien immonde,

Queue basse, attend sa punition.



X


Elle s'est déchaînée la bise,

Quel temps, quel temps, oh là là !

Comment voudrais-tu qu'on vise ?

On y voit rien à quatre pas !


La neige tourne en entonnoir,

Tourbillonne dans l'air du soir....

--- Quelle bourrasque, Sainte Vierge !

--- Dis donc, Pierrot, tu gamberges ?


Quand t'es devenu assassin

Ils t'ont pas sauvé, tes saints ?


Réfléchis, prends conscience,

T'as pas oublié, je pense

Que tu as du sang aux mains

Pour l'amour de ta putain.


Révolutionnaires, marchez au pas !

L'ennemi du peuple ne dort pas !


En avant, en avant, sans peur,

Peuple des travailleurs !



XI


..... Ils vont sans croix et sans pardon

Tous les douze, au loin.

Prêts à tous les dons,

Sans regret de rien....


Fusils à la main, il guettent

D'invisibles ennemis


Dans les ruelles secrètes,

Où se promène l'ennui

Et voltige dans la nuit

La neige, poudre discrète....


Ils vont butant aux tas de neige

Où leurs bottes sont prises au piège....


On entend leur pas égal.

Dans leurs yeux, bat le drapeau.


Gare à l'ennemi brutal

De jour, de nuit, sans repos.


La bourrasque les aveugle,

Le vent s'enfle, siffle et beugle....


En avant, en avant, sans peur,

peuple des travailleurs !



XII



.... Ils vont au loin, démarche altière....

-- Qui va là ? Allons, qui bouge ?

Seul le vent près des gouttières

Joue avec le drapeau rouge....


Devant eux, un tas des neige.

Qui se cache là, viens ici !

Seul un chien galeux y piège,

Il se lève et il les suit....


-- Fous le camp, eh, pourriture,

Je te crèverai la peau;

Monde vieux et chien immonde

Font partie du même troupeau !


Il montre ses crocs et grogne

La queue basse comme un loup.

-- Il a faim, cette charogne,

-- Il va nous suivre partout !


Qui va là ? Qui nous fait signe ?

Qui agite l'étendard ?

-- On n'y voit rien, quelle guigne !

-- Faudra te rendre, tôt ou tard !


-- Vise par là, il s'abrite

Et glisse au long des maisons.

Camarade, rends-toi vite

Rends-toi vite --- ou nous tirons !.....


Tra ta ta.... L'écho soupire

Et répond de tous les coins,

Et la bise d'un long rire

La reprend et porte au loin....

Tra ta ta

Tra ta ta


Ils vont d'un pas souverain.

En arrière, un chien galeux.

En avant, seul, devant eux,

Drapeau sanglant à la main

Invisible

Invulnérable

Insensible

Insaisissable

Par la route des rafales

Par les perles et les opales

Couronné de roses blanches,

Jésus-Christ ouvre la marche.


1917.



























































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