• jjsibilla

Boris Pasternak (1890-1960)

Mis à jour : févr. 11




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LA MORT DU POETE (*)

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Comment y croire ? Cauchemar et balivernes !

Mais l'un puis l'autre confirmait, un autre encore....

Brusquement tous, saisis en présence d'un fait,

Ta mort --- on s'alignait sur cette date

Où tout s'arrête,

Immeubles disparates

Des fonctionnaires et des marchands,

Les cours, les arbres et sur ces arbres

Le grand vacarme des choucas,

Ahuris de soleil et qui faisaient grand cas,

Effervescents, des incartades des femelles

Induites en péché --- quand le Diable s'en mêle !


Pourtant sur les visages se marquait comme un trait

Réseau humide d'un filet aux mailles déchirée....


C'était un jour inoffensif, parmi tant d'autres,

Plus anodin que des dizaines de tes jours.

On s'entassait, debout, dans l'antichambre,

Comme surpris au bruit du coup de feu.

Ainsi dans les roseaux explosent les pétards

Et rejettent hors des eaux tanches et brochets qui tombent

Sur l'herbe, pêle-mêle, écrasés, au hasard,

Comme le souffle d'une bombe.


Tu dormais. Tu avais fait litière des ragots,

Tu dormais calme, après les soubresauts

Suprêmes,

Tu étais beau,

Et tu avais vingt-deux ans,

Ainsi que tu l'avais prédit dans ton poème.


Tu étais là, couché, joue contre l'oreiller,

Dormant à toutes jambes, ventre à terre,

Tu t'enfonçais, en météore familier

Prenant ton rang nouveau et légendaire.


Car ta trouée est d'autant plus précise

Que ton sillage s'est creusé d'un seul élan.

Ton coup de feu fit l'effet d'un volcan !

Ainsi l'Etna, d'un jet de lave avise

Les lâches et les sots tapis contre ses flancs.


(*) Il s'agit de Maïakovski.



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LE POÊME D'AVANT LES POÊMES

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)



Laisse de toi les mots descendre

Comme d'un clos le zeste et l'ambre :

Distraitement et richement,

Lents, très lents, très lentement.


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JUSQUE CE TOUT, TOUT FUT HIVER

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)



Dans les hourras et madras

Bloc de freux.

Déjà choit l'effroi du froid,

Voire en eux.


C'est octobre qui tournoie,

C'est matoise

Affre ancrant son pas de proie

Sur l'étage.


Tout ce qui prie, se plaint,

En geignant

Pour l'octobre prend gourdin,

Le défend.


Le vent, happant bras, rabat

Le boisage

Rampe à rampe jusqu'au bois

De chauffage.


La neige ôte genoux, choppe

Dans l'échoppe :

<< Hop ! que d'ans, d'hivers ! échoppe,

Sans qu'on s'hoppe ! >>


Neige, cent fois sous pic, hie !

Héroïne !

Neige-échoppe où l'ongle émie

Cocaïne !


Ce sel d'écume aux nues, mors :

LE TRAGIQUE,

Tu détaches sa tache hors

Tout bachlique.



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EBRANLANT LA BRANCHE ODORANTE

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)


Ebranlant la branche odorante,

Lampant dans ces ombres ce bien-être,

De calice en calice allait courante

Une moiteur qu'hébéta la tempête.


Par les calices roulait, sur deux

Calices glissa, sur eux deux,

En gouttes d'agate volumineuse,

Se suspendit, pudique, lumineuse.


Le vent peut bien, soufflant sur les spirées,

Martyriser cette goutte, l'écraser.

Une, intacte, elle reste : goutte des deux

Calices s'entrebaisant, buvant à deux.


Ils rient, tentent de s'entr'échapper,

De se remettre droits comme avant cette goutte :

Ils ne peuvent plus égoutter leurs bouches hors cette goutte

Et même qui les coupe ne peut les séparer.




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LECONS D'ANGLAIS

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)


Lorsque l'instant du chant vint près de Desdémone

( Et si petit pour Desdémone son restant d'instants ! )

Ce ne fut pas d'amour, de son étoile que Desdémone

Sanglotant, mais de saule, de saule seulement.


Lorsque l'instant du chant vint près de Desdémone

( Sa gorge fut pleine course, rênes en vain la retenant ! )

Sur le jour ténébreux Le Ténébreux plus en noir vers Desdémone

Portait le psaume des fleuves gémissants.


Lorsque l'instant du chant vint auprès d'Ophélie

( Et si petit pour Ophélie son restant d'instants ! )

Tout le foin sec de l'âme fut jeté hors d'Ophélie,

Chaume loin des granges cheminant dans l'ouragan.


Lorsque l'instant du chant vint auprès d'Ophélie

( Dans sa gorge l'amertume des rêves fut nausée ! )

Quels furent dans sa chute les trophées d'Ophélie ?

Un peu de saule, de chélidoine, peu de brassée.


Laissant chuter de leurs épaules, comme haillons, les passions,

Avec l'expiration du coeur elles sont entrées

Dans la piscine des mondes; et les ablutions

Des mondes battent, abasourdissent leurs corps de mal-aimées.




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NOTRE ORAGE

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)


Ce lilas que le prêtre orage

Brûla, sa chair fumante ombrage

L'oeil, le nuage. Un souffle doit

Tiédir les fourmis, leur guingois.


Un son de seaux gît sur le flanc :

O soif du ciel et ciel manquant !

Ruisseaux sont coeurs luttant par cent !

Tes fleurs sont cendres, ô prêtre-vent !


Toi, pré d'émail, on a quasi

Pelé, gelé ton lazuli !

Mais ta geline prend son temps,

Tient droit son coeur saoûl de diamant !


Sous leur fûts les lampeurs d'orages

Tendent tendres toques d'herbage !

Trèfle, ô barbier barbu, sanglant,

Ton nez pue à plein vent le vent.


La mouche s'englue en sa bauge

De framboisiers, brusque en déloge;

Son dard de maçon se propose

Gîte, gemme, juillet plus roses;


Son vol est bran sur les courtines,

Puis bond de belle ballerines;

Son dard d'orgueil se plante où la

Chair est feuille moisie.... Oh ! toi,


Ne sois que fois : mes jeux et ta

Migraine grondant sur tes pas

C'est grand destin pour cieux furieux

Sur merisiers greffant ses feux !


--- << Je crois ! J'ai la foi ! >> --- << Lors vite vienne

Ton corps qu'Aurore enrobe en reine !

Sur l'îcone de ton été

J'en fais feu de Saint-Jean, brasier. >>


Et le tairai-je ? Ta bouche est piège,

Piège qu'assiègent perceneiges,

Sur mes lèvres j'ai ces deux neiges,

C'est sur mon songe ombres qui neigent.


Et de ma joie, oh que ferais-je ?

Un vers, huits voix ! quel beau cortège :

L'opium des chants gerceurs l'enneige !


Vois ! l'alphabet dans mes huit voix

Est brasier bataillant sur toi.



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LA PLUS BELLE DANS LES POEMES

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)



Ta chair entière, ô ma beauté,

Ton âme entière au coeur me sont

Joie et, debout, toute tu m'est

Jet d'hymne, oraison de chansons.


Debout, tu m'es au long du monde

L'hymne où sombre tout malencombre !

Et notre monde est tombe où tombent

Et s'assonnancent les cris du monde !


L'hymne n'est point tons qui retombent,

Mais vestiaire avec huit nombres,

L'hymne n'est point sons qui resombrent,

Mais seuil que huit nerveux encombrent.


Contre un talon les huit me tendent

Au lieu de mante leur épouvante

Du mal, du monde et leur pesante

Pesanteur d'âme, leur âme sombre.


Grâce à ta grâce qui m'enchante

En chants lassants mon âme aimante,

Comme talon je leur présente

Ma tintante stance de chantre.


O ma beauté, ton âme entière,

Ta chair entière, ô ma beauté,

Sont dans mon âme batelière

Souffles flottants, charmeurs, charmés.


Tu fus prière pour Polyclète,

Règle et mesure des temps païens,

Loi pure des temps de prophètes,

Science de mes jours anciens.
































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