• jjsibilla

Le Testament 1/4

Mis à jour : juin 20



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FRANCOIS VILLON

POESIES

nrf

collection Poésie/Gallimard

( Editions Gallimard 1973;)

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Le Testament


I

En l'an de mon trentième âge

Que toutes mes hontes j'eus bues,

Ne du tout fol, ne du tout sage,

Non obstant maintes peines eues,

Lesquelles j'ai toutes reçues

Sous la main Thibaut d'Aussigny....

S'évêque il est, signant les rues,

Qu'il soit le mien je le regny !


II

Mon seigneur n'est ne mon évêque;

Sous lui ne tiens, s'il n'est en friche;

Foi ne lui dois n'hommage avecque;

Je ne suis son serf ne sa biche.

Pu m'a d'une petite miche

Et de froide eau tout un été.

Large ou étroit, mout me fut chiche :

Tel lui soit Dieu qu'il m'a été.


III

Et s'aucun me vouloit reprendre

Et dire que je le maudis,

Non fais, se bien le sait comprendre,

En rien de lui je ne médis.

Veci tout le mal que je dis :

S'il m'a été miséricors,

Jésus, le roi du paradis,

Tel lui soit à l'âme et au corps !


IV

Et s'été m'a dur ne cruel

Trop plus que ci je raconte,

Je veul que le Dieu éternel

Lui soit donc semblable à ce compte.

Et l'Eglise nous dit et conte

Que prions pour nos ennemis.

Je vous dirai : << J'ai tort et honte,

Quoi qu'il m'ait fait, a Dieu remis ! >>


V

Si prierai pour lui de bon coeur,

Pour l'âme du bon feu Cotart !

Mais quoi ? ce sera donc par coeur,

Car de lire je suis fétard :

Prière en ferai de Picard;

S'il ne le sait, voise l'apprendre,

S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tard,

A Douai ou à Lille en Flandre.


VI

Combien, souvent je veul qu'on prie

Pour lui, foi que dois mon baptême,

Obstant qu'à chacun ne le crie,

Il ne faudra pas à son esme.

Ou Psautier prends, quand suis à même,

Qui n'est de boeuf ne cordouan,

Le verselet écrit septième

Du psaume de Deus Laudem.


VII

Si prie au benoît fils de Dieu,

Qu'à tous mes besoins je réclame,

Que ma pauvre prière ait lieu

Vers lui, de qui tiens corps et âme,

Qui m'a préservé de maint blâme

Et franchi de vile puissance,

Loué soit-il, et Notre Dame

Et Loïs, le bon roi de France,


VIII

Auquel doint Dieu l'heur de Jacob.

Et de Salmon l'honneur et gloire,

( Quant de prouesse, il en a trop,

De force aussi, par m'âme, voire ! )

En se monde-ci transitoire,

Tant qu'il a de long et de lé,

Afin que de lui soit mémoire,

Vivre autant que Mathieusalé !


IX

Et douze beaux enfants, tous mâles,

Vëoir de son cher sang royal,

Aussi preux que fut le grand Charles

conçus en ventre nuptial,

Bons comme fut saint Martial.

Ainsi en preigne au feu Dauphin !

Je ne lui souhaite autre mal,

Et puis paradis en la fin.


X

Pour ce que faible je me sens

Trop plus de biens que de santé,

Tant que je suis en mon plein sens,

Si peu que Dieu m'en a prêté,

Car d'autre ne l'ai emprunté,

J'ai ce Testament très estable

Fait, de dernière volonté,

Seul pour tout et irrévocable,


XI

Et écrit l'an soixante-et-un

Lorsque le roi me délivra

De la dure prison de Meun,

Et que vie me recouvra,

Dont suis, tant que mon coeur vivra,

Tenu vers lui m'humilier,

Ce que ferai jusque il mourra :

Bienfait ne se doit oublier.


XII

Or est vrai qu'après plaints et pleurs

Et angoisseux gémissements,

Après tristesses et douleurs,

Labeurs et griefs cheminements,

Travail mes lubres sentements,

Aiguisés comme une pelote,

M'ouvrit plus que tous les comments

d'Averroÿs sur Aristote.


XIII

Combien, au plus fort de mes maux,

En cheminant sans croix ne pile,

Dieu, qui les pèlerins d'Emmaus

Conforta, ce dit l'Evangile,

Me montra une bonne ville

Et pourvue du don d'espérance;

Combien que péché si soit vile,

Rien ne hait que persévérance.


XIV

Je suis pécheur, je le sais bien;

Pourtant ne veut pas Dieu ma mort,

Mais convertisse et vivre en bien,

Et tout autre que péché mord.

Soit vraie volonté ou ennort,

Dieu voit, et sa miséricorde,

Se conscience me remord,

Par sa grâce pardon m'accorde.


XV

Et, comme le noble Romant

De la Rose dit et confesse

En son premier commencement

Qu'on doit jeune coeur en jeunesse,

Quand on le voit vieil en vieillesse,

Excuser, hélas ! il dit voir.

Ceux donc qui me font telle presse

En murté ne me voudroient voir.


XVI

Se, pour ma mort, le bien publique

D'aucune chose vausît mieux,

A mourir comme un homme inique

Je me jugeasse, ainsi m'est Dieus !

Griefs ne fais à jeunes ne vieux,

Soie sur pieds ou soie en bière :

Les monts ne bougent de leurs lieux

Pour un pauvre, n'avant n'arrière.


XVII

Ou temps qu'Alixandre régna,

Un hom nommé Diomédès

Devant lui on lui amena,

Engrillonné pouces et dés

Comme larron, car il fut des

Ecumeurs que voyons courir;

Si fut mis devant ce cadès

Pour être jugé à mourir,


XVIII

L'empereur si l'araisonna :

<< Pourquoi es-tu larron en mer ? >>

L'autre réponse lui donna :

<< Pourquoi larron me fait clamer ?

Pour ce qu'on me voit écumer

En une petiote fuste ?

Se comme toi me pusse armer,

Comme toi empereur je fusse.


XIX

<< Mais que veux-tu ? De ma fortune

Contre qui ne puis bonnement,

Qui si faussement me fortune,

Me vient tout ce gouvernement.

Excusez-moi aucunement,

Et sachez qu'en grand pauvreté

--- Ce mot se dit communément ---

Ne gît pas grande loyauté. >>


XX

Quand l'empereur ot remiré

De Diomédès tout le dit :

<< Ta fortune je te muerai

Mauvaise en bonne >>, si lui dit.

Si fit-il. Onc puis ne médit

A personne, mais fut vrai homme,

Valère pour vrai le vous dit,

Qui fut nommé le Grand à Rome


XXI

Se Dieu m'eût donné rencontrer

Un autre piteux Alixandre

Qui m"eût fait en bon coeur entrer,

Et lors qui m'eût vu condescendre

A mal, être ars et mis en cendre

Jugé me fusse de ma voix.

Nécessité fait gens méprendre

Et faim saillir le loup du bois.


XXII

Je plains le temps de ma jeunesse

Ouquel j'ai plus qu'autre galé

Jusqu'à l'entrée de vieillesse

Qui son partement m'a celé.

Il ne s'en est a pied allé

Në a cheval, las! comment don ?

Soudainement s'en est volé

Et ne m'a laissé quelque don.


XXIII

Allé s'en est, et je demeure,

Pauvre de sens et de savoir,

Triste, pâli, plus noir que meure,

Qui n'ai n'écus ne rente n'avoir;

Des miens le mendre, je dis voir,

De me désavouer s'avance,

Oubliant naturel devoir

Par faute d'un peu de chevance.


XXIV

Si ne crains avoir dépendu

Par friander ne par lécher;

Par trop aimer n'ai rien vendu

Que nul me puisse reproucher,

Au moins qui leur coûte mout cher.

Je le dis et ne crois médire;

De ce je me puis revencher :

Qui m'a méfait ne le doit dire.


XXV

Bien est verté que j'ai aimé

Et aimeroie volontiers;

Mais triste coeur, ventre affamé

Qui n'est rassasié au tiers,

M'ôte des amoureux sentiers.

Au fort, quelqu'un s'en récompense,

Qui est rempli sur les chantiers !

Car de la pance vient la dance.


XXVI

Bien sais, se j'eusse étudié

Ou temps de ma jeunesse folle,

Et à bonnes moeurs dédié,

J'eusse maison et couche molle.

Mais quoi ? je fuyoies l'école,

Comme fait le mauvais enfant.

En écrivant cette parole

A peu que le coeur ne me fend.


XXVII

Le dit du Sage trop lui fis

Favorable, (bien en puis mais !)

Qui dit : << Ejouis-toi, mon fils,

En ton adolescence. >>, Mais

Ailleurs sert bien d'un autre mets,

Car << jeunesse et adolescence >>,

C'est son parler, ne moins ne mais,

<< Ne sont qu'abus et ignorance. >>


XXVIII

<< Mes jours s'en sont allés errant

Comme, Job dit, d'une touaille

Sont les filets, quand tisserand

En son poing tient ardente paille. >>

Lors, s'il y a un bout qui saille,

Soudainement il est ravi.

Si ne crains rien qui plus m'assaille

Car à la mort tout s'assouvit.


XXIX

Où sont les gracieux galants

Que je suivoie ou temps jadis,

Si bien chantant, si bien parlant,

Si plaisants en faits et en dits ?

Les aucuns sont morts et roidis,

D'eux n'est-il plus rien maintenant :

Répit ils aient en paradis

En Dieu sauve le remenant !


XXX

Et les autres sont devenus,

Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres;

Les autres mendient tous nus

Et pain ne voient qu'aux fenêtres;

Les autres sont entrés en cloîtres

De Célestins ou de Chartreux,

Bottés, housés com pêcheurs d'oestres :

Voyez l'état divers d'entre-eux.


XXXI

Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,

Vivant en paix et en requoi :

En eux il n'y a que refaire,

Si s'en fait bon taire tout coi.

Mais aux pauvres qui n'ont de quoi,

Comme moi, doint Dieu patience !

Aux autres ne faut qui ne quoi,

Car assez ont vin et pitance.


XXXII

Bons vins ont, souvent embrochés,

Sauces, brouets et gros poissons;

Tartes, flans, oeufs frits et pochés,

Perdus et en toutes façons.

Pas ne ressemblent les maçons

Que servir faut à si grand peine :

Ils ne veulent nuls échansons,

De soi verser chacun se peine.


XXXIII

En cet incident me suis mis

Qui de rien ne sert à mon fait;

Je ne suis juge, ne commis

Pour punir n'absoudre méfait :

De tous suis le plus imparfait,

Loué soit le doux Jésus-Christ !

Que par moi leur soit satisfait;

Ce que j'ai écrit est écrit.


XXXIV

Laissons le moutier où il est;

Parlons de chose plus plaisante :

Cette matière à tous ne plaît,

Ennuyeuse est et déplaisante.

Pauvreté, chagrine et dolente,

Toujours, dépiteuse et rebelle,

Dit quelque parole cuisante;

S'elle n'ose, si le pense-elle.


XXXV

Pour ce que je suis, de ma jeunesse,

De pauvre et de petite extrace.

Mon père n'ot one grand richesse,

Ne son aïeul nommé Orace.

Pauvreté tous nous suit et trace;

Sur les tombeaux de mes ancêtres,

Les âmes desquels Dieu embrasse !

On n'y voit couronnes ne sceptres.


XXXVI

De pauvreté me grementant,

Souventes fois fois me dit le coeur :

<< Homme, ne te doulouse tant

Et ne demène tel douleur;

Se tu n'as tant qu'eut Jacques Coeur,

Mieux vaut vivre sous gros bureau,

Pauvre, qu'avoir été seigneur

Et pourrir sous riche tombeau ! >>


XXXVII

Qu'avoir été seigneur ! ..... Que dis ?

Seigneur, lasse ! ne l'est-il mais ?

Selon que David en dit,

Son lieu ne connaîtra jamais.

Et du surplus, je m'en démets :

Il n'appartient à moi, pécheur;

Aux théologiens le remets,

Car c'est office de prêcheur.


XXXVIII

Si ne suis, bien le considère,

Fils d'ange portant diadame

D'étoile ne d'autre sidère.

Mon père est mort, Dieu en ait l'âme !

Quant est du corps, il gît sous lame.....

J'entends que ma mère mourra,

Et'le sait bien, la pauvre femme,

Et le fils pas ne demourra.


XXXIX

Je congnois que pauvres et riches,

Sages et fous, prêtres et lais,

Nobles, vilains, larges et chiches,

Petits et grands, et beaux et laids,

Dames à rebrassés collets,

De quelconque condition,

Portant atours et bourrelets,

Mort saisit sans exception.


XL

Et meure ou Pâris ou Hélène,

Quiconque meurt, meurt à douleur

Celui qui perd vent et haleine,

Son fiel se crève sur son coeur,

Puis sue, Dieu sait quel sueur !

Et qui de ses maux si l'allège ?

Car enfant n'a, frère ne soeur

Qui lors vousît être son pleige.


XLI

La mort le fait frémir, pâlir,

Le nez courber, les veines tendre,

Le col enfler, lâcher, mollir,

Jointes, et nerfs croître et étendre.

Corps féminin, qui tant es tendre,

Poli, souef, si précieux,

Te faudra-il ces maux attendre ?

Oui, ou tout vif aller ès cieux.



BALLADE

DES DAMES DU TEMPS JADIS


Dites-moi où, n'en quel pays

Est Flora la belle Romaine,

Archipiades ne Thaïs

Qui fut sa cousine germaine;

Echo, parlant quand bruit on mène

Dessus rivière ou sur étang,

Qui beauté ot trop plus qu'humaine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?


Où est la très sage Héloïs,

Pour qui fut châtré et puis moine

Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?

Pour son amour ot cette essoine.

Semblablement, où est la roine

Qui commanda que Buridan

Fût jeté en un sac en Seine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?


La roine Blanche comme un lis

Qui chantoit à voix de seraine,

Berthe au plat pied, Bietrix, Aliz,

Haramburgis qui tint le Maine,

Et Jeanne, la bonne Lorraine

Qu'Anglois brûlèrent à Rouen;

Où sont-ils, où, Vierge souveraine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?


Prince, n'enquerrez de semaine

Où elles sont, ne de cet an,

Qu'à ce refrain ne vous remaine :

Mais où sont les neiges d'antan ?



BALLADE

DES SEIGNEURS DU TEMPS JADIS


Qui plus, où est li tiers Calixte,

Dernier décédé de ce nom,

Qui quatre ans tint le papaliste ?

Alphonse le roi d'Aragon,

Le gracieux duc de Bourbon;

Et Artus le duc de Bretagne,

Et Charles septième le bon ?

Mais où est le preux Charlemagne ?


Semblablement, le roi scotiste

Qui demi face ot, ce dit-on,

Vermeille comme une émastique

Depuis le front jusqu'au menton ?

Le roi de Chypre de renom,

Hélas ! et le bon roi d'Espagne

Duquel je ne sais pas le nom ?

Mais où est le preux Charlemagne ?


D'en plus parler je me désiste;

Ce n'est que toute abusion.

Il n'est qui contre mort résiste

Ne qui treuve provision.

Encor fais une question :

Lancelot le roi de Behaygne,

Où est-il, où est son tayon ?

Mais où est le preux Charlemagne ?


Où est Claquin, le bon Breton ?

Où le comte Dauphin d'Auvergne,

Et le bon feu duc d'Alençon ?

Mais où est le preux Charlemagne ?




BALLADE

EN VIEIL LANGAGE FRANCOIS


Car, ou soit ly sains appostolles

D'aubes vestuz, d'amys coeffez,

Qui ne seint fort saintes estolles

Dont par le col prent ly mauffez

De mal talant tous eschauffez,

Aussi bien meurt que filz servans,

De ceste vie cy brassez :

Autant en emporte ly vens.


Voire, ou soit de Constantinobles

L'emperieres au poing dorez,

Ou de France le roy tres nobles

Sur tous autres roys decorez,

Qui pour luy grant Dieux adorez

Batist esglises et couvens,

S'en son temps il fut honnorez,

Autant en emporte ly vens.


Ou soit de Vienne et Grenobles

Ly Dauphin, le preux, ly senez,

Ou de Digons, Salin et Dolles

Ly sire, filz le plus esnez

Ou autant de leurs gens prenez,

Heraux, trompectes ,poursuivans,

Ont ilz bien boutez soubz le nez ?

Autant en emporte ly vens.


Prince a mort sont tous destinez,

Et tous autres qui sont vivans :

S'ilz en sont courciez n'atinez,

Autant en emporte ly vens.



XLII

Puisque papes, rois, fils de roi

Et conçus en ventres de roines,

Sont ensevelis morts et froids,

En autrui mains passent leurs règnes,

Moi pauvre mercerot de Rennes,

Mourrai-je pas ? Oui. Se Dieu plaît,

Mais que j'aie fait mes étrennes,

Honnête mort ne me déplaît.


XLIII

Ce monde n'est perpétuel,

Quoi que pense riche pillard :

Tous sommes sous mortel coutel.

Le confort prend pauvre vieillard,

Lequel d'être plaisant raillard

Ot le bruit, lorsque jeune étoit,

Qu'on tendroit à fol et paillard,

Se, vieil, à railler se mettoit.


XLIV

Or lui convient-il mendier,

Car à ce force le contraint.

Regrette hui sa mort et hier,

Tristesse son coeur si éteint

Si souvent, n'étoit Dieu qu'il craint,

Il ferait un horrible fait;

Il advient qu'en ce Dieu enfreint,

Et que lui-même se défait.


XLV

Car s'en jeunesse il fut plaisant,

Ores plus rien ne dit que plaise.

Toujours vieil singe est déplaisant,

Moue ne fait qui ne déplaise;

S'il se tait, afin qu'il complaise,

Il est tenu pour fol recru,

S'il parle, on lui dit qu'il se taise,

Et qu'en son prunier n'a pas crû.


XLVI

Aussi ces pauvres femmelette

Qui vieilles sont et n'ont de quoi,

Quand ils voient ces pucelettes

Emprunter, elles, à recoi

Ils demandent à Dieu pourquoi

Si tôt naquirent, n'à quel droit.

Notre Seigneur se tait tout coi,

Car au tancer il le perdroit.



LES REGRETS

DE LA BELLE HËAUMIERE


XLVII

Avis m'est que j'oi regretter

La Belle qui fut hëaumière,

Soi jeune fille souhaiter

Et parler en telle manière :

<< Ha ! vieillesse félonne et fière,

Pourquoi m'as si tôt abattue ?

Qui me tient, qui, que ne me fière,

Et qu'à ce coup je ne me tue ?


XLVIII

<< Tolu m'as ma haute franchise

Que beauté m'avait ordonné

Sur clercs, marchands et gens d'Eglise :

Car lors il n'étoit homme né

Qui tout le sien ne m'eût donné,

Quoi qu'il en fût des repentailles,

Mais que lui eusse abandonné

Ce que refusent truandailles.


XLIX

<< A maint homme l'ai refusé,

Qui n'étoit à moi grand sagesse,

Pour l'amour d'un garçon rusé,

Auquel j'en fis grande largesse.

A qui que je fisse finesse,

Par m'âme, je l'aimoie bien !

Or ne me faisoit que rudesse,

Et ne m'aimoit que pour le mien.


L

<< Si ne me sût tant detraîner,

Fouler aux pieds, que ne l'aimasse,

Et m'eût-il fait les reins traîner,

S'il m'eût dit que je le baisasse,

Que tous mes maux je n'oubliasse !

Le glouton, de mal enteché,

M'embrassoit.... J'en suis bien plus grasse !

Que me reste-il ? Honte et péché.


LI

<< Or est-[il] mort, passé trente ans,

Et je me remains vieille, chenue.

Quand je pense, lasse ! au bon temps,

Que me regarde toute nue,

Qu'elle suis, quelle devenue,

Et je me vois si très changée,

Pauvre, sèche, maigre, menue,

Je suis presque toute enragée.


LII

<< Qu'est devenu ce front poli,

Ces cheveux blonds, sourcils voutis,

Grand entreoeil, ce regard joli,

Dont prenoie les plus subtils;

Ce beau nez droit, grand ne petiz

Ces petites jointes oreilles,

Menton fourchu, clair vis traitiz,

Et ces belles lèvres vermeilles ?


LIII

<< Ces gentes épaules menues,

Ces bras longs et ces mains traitisses,

Petits tétins, hanches charnues,

Elevées, propres, faitisses

A tenir amoureuses lices;

Ces larges reins, ce sadinet

Assis sur grosses fermes cuisses

Dedans son petit jardinet ?


LIV

<< Le front ridé, les cheveux gris,

Les sourcils chus, les yeux éteints,

Qui faisoient regards et ris

Dont maints méchants furent atteints;

Nez courbes, de beauté lointains,

Oreilles pendantes, moussues,

Le vis pâli, mort et déteins,

Menton froncé, lèvres peaussues.....


LV

<< C'est d'humaine beauté l'issue !

Les bras courts et les mains contraites,

Des épaules toute bossue;

Mamelles, quoi ? toutes retraites;

Telles les hanches que les tettes;

Du sadinet, fi ! Quant des cuisses,

Cuisses ne sont plus, mais cuissettes

Grivelée comme saucisses.


LVI

<< Ainsi le bon temps regrettons

Entre nous, pauvres vieilles sottes,

Assises bas, à croupetons,

Tout en un tas comme pelotes,

A petit feu de chenevottes

Tôt allumées, tôt éteintes;

Et jadis fûmes si mignottes !

Ainsi en prend à maints et maintes. >>




BALLADE

DE LA BELLE HËAUMIERE

AUX FILLES DE JOIE


<< Or y pensez, belle Gautière

Qui écolière souliez être,

Et vous, Blanche la Savetière,

Or est-il temps de vous connaître,

Prenez à dêtre ou à senêtre;

N'épargnez homme je vous prie :

Car vieilles n'ont ne cours ne être,

Ne que monnoie qu'on décrie.


<< Et vous, la gente Saucissière

Qui de danser êtes adêtre,

Guillemette la Tapissière,

Ne méprenez vers votre maître :

Tôt vous faudra clore fenêtre,

Quand deviendrez vieille, flétrie :

Plus ne servirez qu'un vieil prêtre,

Ne que monnoie qu'on décrie.


Jeanneton la Chaperonnière,

Gardez qu'ami ne vous empêtre;

Et Catherine la Boursière,

N'envoyez pas les hommes paître;

Car qui belle n'est, ne perpère

Leur male grâce, mais leur rie,

Laide vieillesse amour n'empètre

Ne que monnoie qu'on décrie.


Filles, veuillez vous entremettre

D'écouter pourquoi pleure et crie :

Pour ce que je ne me puis mettre

Ne que monnoie qu'on décrie.








































































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