• jjsibilla

Le Testament 2/3

Mis à jour : il y a un jour


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FRANCOIS VILLON

POESIES

nrf

collection Poésie/Gallimard

( Editions Gallimard 1973;)

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LVII

Cette leçon ici leur baille

La belle et bonne de jadis;

Bien dit ou mal, vaille que vaille,

Enregistrer l'ai fait ces dits

Par mon clerc Fremin l'étourdis,

Aussi rassis que je puis être.

S'il me dément, je le maudis :

Selon le clerc est duit le maître.



LVIII

Si aperçois le grand danger

Ouquel l'homme amoureux se boute;

Et qui ne voudroit laidanger

De ce mot, en disant : << écoute !

Se d'aimer t'étrange et reboute

Le barrat de celle nommées,

Tu fais une bien folle doute,

Car se sont femmes diffamées.


LIX

<< S'ils n'aiment fors que pour l'argent,

On ne les aime que pour l'heure;

Rondement aiment toute gent,

Et rient lors quand bourse pleure.

De celles-ci n'est qui ne queure;

Mais en femmes d'honneur et nom

Franc homme, si Dieu me sequeure,

Se doit employer; ailleurs , non. >>


LX

Je prends qu'aucun die ceci,

Si ne me contente-il en rien.

En effet, il conclut ainsi,

Et je le cuide entendre bien,

Qu'on doit aimer en lieu de bien :

Assavoir mon se ces fillettes

Qu'en paroles toute jour tien,

Ne furent-ils femmes honnêtes ?


LXI

Honnêtes si furent vraiment,

Sans avoir reproches ni blâmes.

Si est vrai qu'au commencement

Une chacune de ces femmes

Lors prirent, ains qu'eussent diffames,

L'une un clerc, un lai, l'autre un moine,

Pour éteindre d'amours leurs flammes

Plus chaudes que feu Saint-Antoine.


LXII

Or firent selon ce Décret

Leurs amis, et bien y apert;

Ils aimoient en lieu secret,

Car autre qu'eux n'y avoir part.

Toutefois, celle amour se part :

Car celle qui n'en avoit qu'un

De celui s'éloigne et départ,

Et aime mieux aimer chacun.


LXIII

Qui les meut à ce ? J'imagine,

Sans l'amour des dames blâmer,

Que c'est nature féminine

Qui tout uniement veut aimer.

Autre chose n'y sais rimer

Fors qu'on dit à Reims et à Trois,

Voire à Lille ou à Saint-Omer,

Que six ouvriers font plus que trois.


LXIV

Or ont ces fols amants le bond

Et les dames pris la volée;

C'est le droit loyer qu'amours ont :

Toute fois y est violée,

Quelque doux baiser n'acolée.

<< De chiens, d'oiseaux, d'armes, d'amours, >>

C'est pure vérité décelée,

<< Pour une joie cent douleurs. >>



DOUBLE BALLADE


Pour ce, aimez tant que vous voudrez,

Suivez assemblées et fêtes,

En la fin ja mieux n'en vaudrez

Et n'y romperez que vos têtes;

Folles amours font les gens bêtes :

Salmon en idolatria,

Samson en perdit ses lunettes.

Bien heureux est qui rien n'y a !


Orpheüs le doux ménétrier,

Jouant de flûtes et musettes

En fut en danger du meurtrier

Chien Cerbérus à quatre têtes;

Et Narcissus, le bel honnêtes,

En un parfond puits se noya

Pour l'amour de ses amourettes.

Bien heureux est qui rien n'y a !


Sardana, le preux chevalier

Qui conquit le règne de Crètes,

En voulut devenir moulier

Et filer entre pucelettes:

David le roi, sage prophètes,

Crainte de Dieu en oublia,

Voyant laver cuisses bien faites.

Bien heureux est qui rien n'y a !


Amon en vout déshonourer,

Feignant de manger tartelettes,

Sa soeur Thamar et déflourer,

Qui fut chose mout, déshonnêtes;

Hérode, pas ne sont sornettes,

Saint Jean-Baptiste en décola

Pour danses, sauts et chansonnettes.

Bien heureux est qui rien n'y a !


De moi, pauvre, je veuil parler :

J'en fus battu comme à ru teles,

Tout nu, ja ne le quiers celer.

Qui me fit mâcher ces groselles,

Fors Catherine de Vaucelles ?

Noël, le tiers, ait, qui fut la

Mitaines à ces noces telles !

Bien heureux est qui rien n'y a !


Mais que ce jeune bacheler

Laissât ces jeunes bachelettes ?

Non ! et le dût-on brûler

Comme un chevaucheur d'écouvettes.

Plus douces lui sont que civettes;

Mais toutefois fol s'y fia :

Soient blanches, soient brunettes,

Bien heureux est qui rien n'y a !



LXV

Se celle que jadis servoie

De si bon coeur et loyaument,

Dont tant de maux et griefs j'avoie,

Et souffroie tant de tourments,

Sa volonté ( mais nenni, las ! ),

J'eusse mis peine aucunement

De moi retraire de ses lacs.


LXVI

Quoi que je lui vouisse dire,

Elle étoit prête d'écouter

Sans m'accorder ne contredire;

Qui plus, me souffroit acouter

Joignant d'elle, près sacouter,

Et ainsi m'alloit amusant,

Et me souffroit tout raconter;

Mais ce n'étoit qu'en m'abusant.


LXVII

Abusé m'a et fait entendre

Toujours d'un que ce fût un autre;

De farine, que ce fût cendre;

D'un mortier, un chapeau de fautre;

De vieil machefer que fût peautre;

D'ambesas que c'étoient ternes;

( Toujours trompoit ou moi ou autre

Et rendoit vessies pour lanternes );


LXVIII

Du ciel, une poêle d'arain;

Des nues, une peau de veau;

Du matin, que ce soit le serein;

D'un trognon de chou, naveau;

D'orde cervoise, vin nouveau;

D'une truie, un moulin à vent;

Et d'une hart, un écheveau;

D'un gras abbé, un poursuivant.


LXIX

Ainsi m'ont Amours abusé

Et pourmené de l'huis au pêle.

Je crois qu'homme n'est si rusé,

Fût fin comme argent de coupelle,

Qui n'y laissât linge, drapelle,

Mais qu'il fût ainsi manié

Comme moi, qui partout m'appelle

L'amant remis et renié.


LXX

Je renie Amours et dépite

Et défie à feu et à sang.

Mort par elles me précipite,

Et ne leur en chaut pas d'un blanc,

Ma vielle ai mis sous le banc;

Amants je ne suivrai jamais :

Se jadis je fus de leur rang,

Je déclare que n'en suis mais.


LXXI

Car j'ai mis le plumail au vent,

Or le suive qui a attente.

De ce me tais dorénavant,

Poursuivre je veuil mon entente.

Et s'aucun m'interroge ou tente

Comment d'Amour j'ose médire,

Cette parole le contente :

Qui meure, a ses lois de tout dire.


LXXII

Je connois approcher ma seuf;

Je crache blanc comme coton

Jacopins gros comme un éteuf.

Qu'est-ce à dire ? Que Jeanneton

Plus ne me tient pour valeton,

Mais pour un vieil usé roquard :

De vieil porte voix et le ton,

Et ne suis qu'un jeune coquard.


LXXIII

Dieu merci et Tacque Thibaut

Qui tant d'eau froide m'a fait boire,

En un bas, non pas en un haut,

Manger d'angoisse mainte poire,

Enferré.... Quand j'en ai mémoire,

Je pri pour lui et reliqua

Que Dieu lui doint, et voire, voire !

Ce que je pense.... et cetera.


LXXIV

Toutefois, je n'y pense mal

Pour lui, et pour son lieutenant,

Aussi pour son official

Qui est plaisant et avenant;

Que faire n'ai du remenant,

Mais du petit maître Robert :

Je les aime tout d'un tenant

Ainsi que fait Dieu le Lombard.


LXXV

Si me souvient bien, à mon avis,

Que je fis à mon partement

Certains lais, l'an cinquante-six,

Qu'aucuns, sans mon consentement,

Voulurent nommer Testament;

Leur plaisir fut, non pas le mien.

Mais quoi ? on dit communément :

Un chacun n'est maître du sien.


LXXVI

Pour les révoquer ne le dis,

Et y courût toute ma terre;

De pitié ne suis refroidis

Envers le Bâtard de la Barre :

Parmi ses trois gluyons de feurre,

Je lui donne mes vieilles nattes;

Bonnes seront pour tenir serre

Et soi soutenir sur ses pattes.


LXXVII

S'ainsi étoit qu'aucun n'eût pas

Reçu le lais que je lui mande,

J'ordonne qu'après mon trépas

A mes hoirs en face demande.

Mais qui sont-ils ? S'il le demande,

Moreau, Provins, Robin Turgis,

De moi, dites que je leur mande,

Ont eu jusqu'au lit où je gis.


LXXVIII

Somme, plus ne dirai qu'un mot,

Car commencer veuil à tester :

Devant mon clerc Fremin qui m'ot,

S'il ne dort, je veuil protester

Que n'entends hommes détester

En cette présente ordonnance,

Et ne la veuil manifester

Sinon ou royaume de France.


LXXIX

Je sens mon coeur qui s'affaiblit

Et plus je ne puis papier.

Fremin, sieds-toi près de mon lit,

Que l'on ne m'y vienne épier;

Prends encre tôt, plume et papier;

Ce que nomme écris vitement,

Puis fais-le partout copier;

Et veci le commencement.


LXXX

Ou nom de Dieu, Père éternel

Et du fils que Vierge parit,

Dieu au Père coéternel,

Ensemble et le Saint-Esperit

Qui sauva ce qu'Adam périt,

Et du péri pare ses cieux.

Qui bien ce croit, peu ne mérit,

Gens morts être faits petits dieux.


LXXXI

Morts étoient, et corps et âmes,

En damnée perdition,

Corps pourris et âmes en flammes,

De quelconque condition.

Toutefois, fais exception

Des patriarches et prophètes;

Car, selon ma conception,

Onques grand chaud n'eurent aux fesses.


LXXXII

Qui me diroit : << Qui te fait mettre

Si très avant cette parole,

Qui n'êtes en théologie maître ?

A vous est présomption folle ! >>,

C'est de Jésus la parabole

Touchant le Riche enseveli

En feu, non pas en couche molle,

Et du Ladre de dessus li.


LXXXIII

Se du Ladre eût vu le doigt ardre,

Ja n'en eût requis refrigere,

N'au bout d'icelui doigt aerdre,

Pour rafraîchir sa mâchouere.

Pions y feront mate chère,

Qui boivent pourpoint et chemise.

Puisque boiture y est si chère,

Dieu nous garde de la main mise !


LXXXIV

Ou nom de Dieu, comme j'ai dit,

Et de sa glorieuse Mère,

Sans péché soit parfait ce dit

Par moi, plus maigre que chimère;

Se je n'ai eu fièvre éphémère,

Ce m'a fait divine clémence,

Mais d'autre deuil et peine amère

Je me tais, et ainsi commence.


LXXXV

Premier, je doue de ma pauvre âme

La glorieuse Trinité,

Et la commande à Notre Dame,

Chambre de la divinité,

Priant toute la charité

Des dignes neuf Ordres des Cieux

Que par eux soit ce don porté

Devant le Trône précieux.


LXXXVI

Item, mon corps j'ordonne et laisse

A notre grand mère la terre;

Les vers n'y trouveront grand graisse,

Trop lui a fait faim dure guerre.

Or lui soit délivré grand erre :

De terre vint, en terre tourne;

Toute chose, se par trop n'erre,

Volontiers en son lieu retourne.







BALLADE

POUR PRIER NOTRE DAME


Dame du ciel, régente terrienne,

Emperière des infernaux palus,

Recevez-moi votre humble chrétienne,

Que comprise soie entre vos élus,

Ce nonobstant qu'onques rien ne valus.

Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse,

Sont trop plus grands que ne suis pécheresse,

Sans lesquels biens âme ne peut mérir

N'avoir les cieux. Je n'en suis jangleresse :

En cette foi je veuil vivre et mourir.


A votre Fils dites que je suis sienne;

De lui soient mes péchés abolus;

Pardonne moi comme à l'Egyptienne

Ou comme il fit au clerc Theophilus,

Lequel par vous fut quitte et absolus

Combien qu'il eût au diable fait promesse.

Préservez-moi que ne fasse jamais ce,

Vierge portant, sans rompure encourir,

Le sacrement qu'on célèbre à la messe :

En cette foi je veuil vivre et mourir.


Femme je suis pauvrette et ancienne,

Qui rien de sais, oncques lettres ne lus.

Au moutier vois; dont suis paroissienne,

Paradis peint où sont harpes et luth,

Et un enfer où damnés sont bouillus :

L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.

La joie avoir me fais, haute déesse,

A qui pécheurs doivent tous recourir,

Comblés de foi, sans feinte ne paresse :

En cette foi je veuil vivre et mourir.


Vous portâtes, digne Vierge, princesse,

Iésus régnant qui n'a ne fin ne cesse.

Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,

Laissa les cieux et nous vint secourir,

Offrit à mort sa très clère jeunesse;

Notre Seigneur tel est, tel le confesse :

En cette foi je veuil vivre et mourir.



























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