• jjsibilla

Le Testament 1/3

Mis à jour : il y a 3 heures



Le Testament


I

En l'an de mon trentième âge

Que toutes mes hontes j'eus bues,

Ne du tout fol, ne du tout sage,

Non obstant maintes peines eues,

Lesquelles j'ai toutes reçues

Sous la main Thibaut d'Aussigny....

S'évêque il est, signant les rues,

Qu'il soit le mien je le regny !


II

Mon seigneur n'est ne mon évêque;

Sous lui ne tiens, s'il n'est en friche;

Foi ne lui dois n'hommage avecque;

Je ne suis son serf ne sa biche.

Pu m'a d'une petite miche

Et de froide eau tout un été.

Large ou étroit, mout me fut chiche :

Tel lui soit Dieu qu'il m'a été.


III

Et s'aucun me vouloit reprendre

Et dire que je le maudis,

Non fais, se bien le sait comprendre,

En rien de lui je ne médis.

Veci tout le mal que je dis :

S'il m'a été miséricors,

Jésus, le roi du paradis,

Tel lui soit à l'âme et au corps !


IV

Et s'été m'a dur ne cruel

Trop plus que ci je raconte,

Je veul que le Dieu éternel

Lui soit donc semblable à ce compte.

Et l'Eglise nous dit et conte

Que prions pour nos ennemis.

Je vous dirai : << J'ai tort et honte,

Quoi qu'il m'ait fait, a Dieu remis ! >>


V

Si prierai pour lui de bon coeur,

Pour l'âme du bon feu Cotart !

Mais quoi ? ce sera donc par coeur,

Car de lire je suis fétard :

Prière en ferai de Picard;

S'il ne le sait, voise l'apprendre,

S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tard,

A Douai ou à Lille en Flandre.


VI

Combien, souvent je veul qu'on prie

Pour lui, foi que dois mon baptême,

Obstant qu'à chacun ne le crie,

Il ne faudra pas à son esme.

Ou Psautier prends, quand suis à même,

Qui n'est de boeuf ne cordouan,

Le verselet écrit septième

Du psaume de Deus Laudem.


VII

Si prie au benoît fils de Dieu,

Qu'à tous mes besoins je réclame,

Que ma pauvre prière ait lieu

Vers lui, de qui tiens corps et âme,

Qui m'a préservé de maint blâme

Et franchi de vile puissance,

Loué soit-il, et Notre Dame

Et Loïs, le bon roi de France,


VIII

Auquel doint Dieu l'heur de Jacob.

Et de Salmon l'honneur et gloire,

( Quant de prouesse, il en a trop,

De force aussi, par m'âme, voire ! )

En se monde-ci transitoire,

Tant qu'il a de long et de lé,

Afin que de lui soit mémoire,

Vivre autant que Mathieusalé !


IX

Et douze beaux enfants, tous mâles,

Vëoir de son cher sang royal,

Aussi preux que fut le grand Charles

conçus en ventre nuptial,

Bons comme fut saint Martial.

Ainsi en preigne au feu Dauphin !

Je ne lui souhaite autre mal,

Et puis paradis en la fin.


X

Pour ce que faible je me sens

Trop plus de biens que de santé,

Tant que je suis en mon plein sens,

Si peu que Dieu m'en a prêté,

Car d'autre ne l'ai emprunté,

J'ai ce Testament très estable

Fait, de dernière volonté,

Seul pour tout et irrévocable,


XI

Et écrit l'an soixante-et-un

Lorsque le roi me délivra

De la dure prison de Meun,

Et que vie me recouvra,

Dont suis, tant que mon coeur vivra,

Tenu vers lui m'humilier,

Ce que ferai jusque il mourra :

Bienfait ne se doit oublier.


XII

Or est vrai qu'après plaints et pleurs

Et angoisseux gémissements,

Après tristesses et douleurs,

Labeurs et griefs cheminements,

Travail mes lubres sentements,

Aiguisés comme une pelote,

M'ouvrit plus que tous les comments

d'Averroÿs sur Aristote.


XIII

Combien, au plus fort de mes maux,

En cheminant sans croix ne pile,

Dieu, qui les pèlerins d'Emmaus

Conforta, ce dit l'Evangile,

Me montra une bonne ville

Et pourvue du don d'espérance;

Combien que péché si soit vile,

Rien ne hait que persévérance.


XIV

Je suis pécheur, je le sais bien;

Pourtant ne veut pas Dieu ma mort,

Mais convertisse et vivre en bien,

Et tout autre que péché mord.

Soit vraie volonté ou ennort,

Dieu voit, et sa miséricorde,

Se conscience me remord,

Par sa grâce pardon m'accorde.


XV

Et, comme le noble Romant

De la Rose dit et confesse

En son premier commencement

Qu'on doit jeune coeur en jeunesse,

Quand on le voit vieil en vieillesse,

Excuser, hélas ! il dit voir.

Ceux donc qui me font telle presse

En murté ne me voudroient voir.


XVI

Se, pour ma mort, le bien publique

D'aucune chose vausît mieux,

A mourir comme un homme inique

Je me jugeasse, ainsi m'est Dieus !

Griefs ne fais à jeunes ne vieux,

Soie sur pieds ou soie en bière :

Les monts ne bougent de leurs lieux

Pour un pauvre, n'avant n'arrière.


XVII

Ou temps qu'Alixandre régna,

Un hom nommé Diomédès

Devant lui on lui amena,

Engrillonné pouces et dés

Comme larron, car il fut des

Ecumeurs que voyons courir;

Si fut mis devant ce cadès

Pour être jugé à mourir,


XVIII

L'empereur si l'araisonna :

<< Pourquoi es-tu larron en mer ? >>

L'autre réponse lui donna :

<< Pourquoi larron me fait clamer ?

Pour ce qu'on me voit écumer

En une petiote fuste ?

Se comme toi me pusse armer,

Comme toi empereur je fusse.


XIX

<< Mais que veux-tu ? De ma fortune

Contre qui ne puis bonnement,

Qui si faussement me fortune,

Me vient tout ce gouvernement.

Excusez-moi aucunement,

Et sachez qu'en grand pauvreté

--- Ce mot se dit communément ---

Ne gît pas grande loyauté. >>


XX

Quand l'empereur ot remiré

De Diomédès tout le dit :

<< Ta fortune je te muerai

Mauvaise en bonne >>, si lui dit.

Si fit-il. Onc puis ne médit

A personne, mais fut vrai homme,

Valère pour vrai le vous dit,

Qui fut nommé le Grand à Rome


XXI

Se Dieu m'eût donné rencontrer

Un autre piteux Alixandre

Qui m"eût fait en bon coeur entrer,

Et lors qui m'eût vu condescendre

A mal, être ars et mis en cendre

Jugé me fusse de ma voix.

Nécessité fait gens méprendre

Et faim saillir le loup du bois.


XXII

Je plains le temps de ma jeunesse

Ouquel j'ai plus qu'autre galé

Jusqu'à l'entrée de vieillesse

Qui son partement m'a celé.

Il ne s'en est a pied allé

Në a cheval, las! comment don ?

Soudainement s'en est volé

Et ne m'a laissé quelque don.


XXIII

Allé s'en est, et je demeure,

Pauvre de sens et de savoir,

Triste, pâli, plus noir que meure,

Qui n'ai n'écus ne rente n'avoir;

Des miens le mendre, je dis voir,

De me désavouer s'avance,

Oubliant naturel devoir

Par faute d'un peu de chevance.


XXIV

Si ne crains avoir dépendu

Par friander ne par lécher;

Par trop aimer n'ai rien vendu

Que nul me puisse reproucher,

Au moins qui leur coûte mout cher.

Je le dis et ne crois médire;

De ce je me puis revencher :

Qui m'a méfait ne le doit dire.


XXV

Bien est verté que j'ai aimé

Et aimeroie volontiers;

Mais triste coeur, ventre affamé

Qui n'est rassasié au tiers,

M'ôte des amoureux sentiers.

Au fort, quelqu'un s'en récompense,

Qui est rempli sur les chantiers !

Car de la pance vient la dance.


XXVI

Bien sais, se j'eusse étudié

Ou temps de ma jeunesse folle,

Et à bonnes moeurs dédié,

J'eusse maison et couche molle.

Mais quoi ? je fuyoies l'école,

Comme fait le mauvais enfant.

En écrivant cette parole

A peu que le coeur ne me fend.


XXVII

Le dit du Sage trop lui fis

Favorable, (bien en puis mais !)

Qui dit : << Ejouis-toi, mon fils,

En ton adolescence. >>, Mais

Ailleurs sert bien d'un autre mets,

Car << jeunesse et adolescence >>,

C'est son parler, ne moins ne mais,

<< Ne sont qu'abus et ignorance. >>


XXVIII

<< Mes jours s'en sont allés errant

Comme, Job dit, d'une touaille

Sont les filets, quand tisserand

En son poing tient ardente paille. >>

Lors, s'il y a un bout qui saille,

Soudainement il est ravi.

Si ne crains rien qui plus m'assaille

Car à la mort tout s'assouvit.


XXIX

Où sont les gracieux galants

Que je suivoie ou temps jadis,

Si bien chantant, si bien parlant,

Si plaisants en faits et en dits ?

Les aucuns sont morts et roidis,

D'eux n'est-il plus rien maintenant :

Répit ils aient en paradis

En Dieu sauve le remenant !


XXX

Et les autres sont devenus,

Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres;

Les autres mendient tous nus

Et pain ne voient qu'aux fenêtres;

Les autres sont entrés en cloîtres

De Célestins ou de Chartreux,

Bottés, housés com pêcheurs d'oestres :

Voyez l'état divers d'entre-eux.


XXXI

Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,

Vivant en paix et en requoi :

En eux il n'y a que refaire,

Si s'en fait bon taire tout coi.

Mais aux pauvres qui n'ont de quoi,

Comme moi, doint Dieu patience !

Aux autres ne faut qui ne quoi,

Car assez ont vin et pitance.


XXXII

Bons vins ont, souvent embrochés,

Sauces, brouets et gros poissons;

Tartes, flans, oeufs frits et pochés,

Perdus et en toutes façons.

Pas ne ressemblent les maçons

Que servir faut à si grand peine :

Ils ne veulent nuls échansons,

De soi verser chacun se peine.


XXXIII

En cet incident me suis mis

Qui de rien ne sert à mon fait;

Je ne suis juge, ne commis

Pour punir n'absoudre méfait :

De tous suis le plus imparfait,

Loué soit le doux Jésus-Christ !

Que par moi leur soit satisfait;

Ce que j'ai écrit est écrit.


XXXIV

Laissons le moutier où il est;

Parlons de chose plus plaisante :

Cette matière à tous ne plaît,

Ennuyeuse est et déplaisante.

Pauvreté, chagrine et dolente,

Toujours, dépiteuse et rebelle,

Dit quelque parole cuisante;

S'elle n'ose, si le pense-elle.












































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