• jjsibilla

Serge Essénine (1895-1925) 1/2

Dernière mise à jour : 27 janv.





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LA CONFESSION D'UN VOYOU

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)



Ce n'est pas tout un chacun qui peut chanter.

Ce n'est pas à tout homme qu'est donné d'être pomme

Tombant aux pieds d'autrui.


Ci-après la toute ultime confession,

Confession dont un voyou vous fait profession.


C'est exprès que je circule, non peigné,

Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.

Dans les ténèbres il me plaît d'illuminer

L'automne sans feuillage de vos âmes.


C'est un plaisir pour moi quand les pierres de l'insulte

Vers moi volent, grêlons d'un orage pétant.

Je me contente alors de serrer plus fortement

De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux.

C'est alors qu'il fait si bon se souvenir

D'un étang couvert d'herbe et du rauque son de l'aulne

Et d'un père, d'une mère à moi qui vivent quelque part,

Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,

Qui m'aiment comme un champ, comme de la chair,

Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs fourches vous égorger

Pour chaque injure de vous contre moi lancée.


Pauvres, pauvres paysans !

Sans doute vous êtes devenus pas jolie

Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages

Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu'en Russie votre enfant

Est le meilleur poète.

Craignant pour sa vie, n'aviez-vous pas du givre au coeur

Lorsqu'il trempait ses pieds nus dans les flaques

d'automne ?

Il se promène en haut de forme aujourd'hui

Et en souliers vernis.


Mais en lui vit toujours l'inconvenance de l'ancienne

Souche de farceur villageois.

A chaque vache à l'enseigne des boucheries

Il commence de loin à faire son compliment;

Et quand sur la grande place il rencontre un cocher,

Au souvenir de l'odeur de fumier dans les champs où il est né,

Il est prêt à porter la queue de chaque jument

Comme la traîne d'une robe d'épousée.


J'aime ma Russie

J'aime immensément ma Russie.

Bien qu'en elle la rouille de la tristesse se penche en saule.

Elles me sont douceur, la gueule sale des cochons

Et dans la paix des nuits la voix sonore des crapauds.

Je suis tendrement malade de souvenirs d'enfance.

La torpeur, la moiteur des soirs d'avril hantent mes

songes.


On dirait que notre érable pour se chauffer

S'accroupit devant le brasier de l'aube.

O quantes fois aux branches grimpé j'ai

Pour dénicher ou la pie ou le geai !

Est-il toujours le même, le chef tout en verdure ?

Et son écorce comme jadis est-elle dure ?


Et toi, mon ami,

Mon fidèle chien tacheté ?

La vieillesse t'a fait glapissant, aveugle,

Et tu traînes par la cour, tirant ta queue pendante

Et le flair oublieux des portes et de l'étable.

Oh ! qu'ils me sont chers tous nos jeux de gamins :

A ma mère je volais un quignon de pain

Et nous y mordions tous les deux tour à tour

Sans jamais nous dégoûter l'un de l'autre !


Je n'ai pas changé.

Comme coeur je n'ai pas changé.

En bleuets dans les blés mes yeux fleurissent dans mon visage

Etalant, paille dorée, la natte de mes poèmes

J'ai envie de vous dire quelque chose de doux :

<< Bonne nuit !

<< A vous tous bonne nuit ! >>

Sur le pré crépusculaire la faux rouge du couchant

Ne tinte plus. Aujourd'hui me prend envie

De pisser par la fenêtre sur la lune.


La lumière est bleue, d'un tel bleu !

Dans un tel bleu même mourir ne serait pas un mal.

Qu'importe si j'ai l'air d'un cynique

Qui s'est accroché une lanterne au derrière !

Vieil et brave Pégase harassé,

Qui-je besoin de ton mou trottinement ?

Ma caboche, tel un mois d'août, va s'écoulant

Goutte à goutte en vin de cheveux écumants.



Je veux être la jaune voile.

Tendue vers ce pays vers qui nous faisons voile.



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DE PROFUNDIS QUARANTE FOIS

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)


I


Il sonne, résonne, le cor de la perdition !

Que faire, que faire désormais

Sur les cuisses loqueteuses des chemins ?

Vous qui aimez les poux que sont les chants

Allez-vous refuser d'en chercher dans mon derrière ?


Tendresses des museaux, finis vos endimanchements !

Qu'il te plaise ou tu déplaises, à tout coup prends !

C'est si bon quand le crépuscule fait des niches

Et nous décharge d'un seul hop dans nos derrières de corniauds

Une volée de verges sanglantes de couchant.


Bientôt les premiers gels vont plâtrer de verglas

Le petit bourg et les prés que voilà.

Et pas un lieu où vous sauver de l'ennemi !

LE voici, LE voici : du fer plein la bedaine

Et SES cinq doigts serrés sur la gorge des plaines.


Le vieillard moulin pointe l'oreille au guet,

Il aiguise son flair de broyeur de blé.

Et dans l'enclos le trappiste taureau,

Qui vient de répandre sur des génisses tout son cerveau.

En essuyant sa langue sur les traverses,

A senti sur les champ le malheur.



II


Oh ! derrière le village n'est-ce pas pour cela

Que tristement gémit ainsi l'accordéon ?

<< Tia lia lia, tili li lon >>

Sous l'appui de la fenêtre se pend.


Et le vent jaune de l'automne, n'est-ce pas

Pour cela que, rayure sur les rides de l'azur,

Comme avec une étrille sur un cheval

Il érafle les feuilles sur les érables ?


IL arrive, IL arrive, le messager d'effrois :

Et chaque jour un peu plus fort les chants sonnent mornes

Sous le chicotement des souris dans les chaumes.

Aurore de l'électricité.

Emprise sourde des tuyaux, des courroies,

Le ci-devant ventre en bois des izbas

Frissonne d'une fièvre d'acier !



III


Avez-vous vu,

De steppe en steppe courant,

Dans les brumes des lacs se cachant,

Mufle de ferraille s'ébrouant,

Pattes de fer fondu,


UN TRAIN


Et derrière lui,

Dans la grande herbe,

Ainsi qu'en un gala de galops forcenés,

Vers sa tête lançant ses jambettes effilées,

Flamme de crins rougeoyants,


UN POULAIN ?


Le gentil, le gentil, le risible innocent,

Où va-t-il, où va-t-il avec ses courses de concurrent ?

Se peut-il qu'il ignore que les chevaux vivants,

La cavalerie de l'acier les a défaits ?


Qu'il ignore que dans les champs où plus rien n'est semé

Sa course ne fera pas revenir cette ère

Où le Petchénègue livrait une paire

De beautés russes de la steppe contre un coursier ?


Différemment le destin sur les marchés a maquillé

Nos larges, calmes eaux par de grinçantes dents réveillées :

Et contre des quintaux de la chair et de la peau des chevaux

On achète une locomotive désormais.



IV


Qu'un diable te balaye, hôte de saleté !

Avec toi notre chant ne peut pas s'apparier.

Dommage qu'on n'aît pu te noyer, tout petit,

Bien à pic, comme un seau dans un puits.


Cà LEUR va bien de béer, d'aller crânant,

De barbouiller leur bouche en baisers de fer-blanc !

Seulement moi, psalmiste, il m'avait été donné

De chanter alléluia sur ma Russie aimée.


Voilà pourquoi quand septembre baisse

Sur la sèche et glaciale glaise,

Le sorbier, s'écrasant le crâne aux haies,

Laisse dégouliner son sang de baies.


Voilà pourquoi la tristesse a pénétré

Dans les variations du sonore accordéon;

Voilà pourquoi le paysan, lui qui sent bon la chaumaison,

Dans le méchant alcool qu'il se fabrique s'est noyé.


1920.



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LE CAMARADE

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)


Il était le fils d'un simple travailleur

Et ce qui est à dire de lui est très court.

Rien d'autre en lui que des cheveux tels la nuit

Et puis des regards bleu-ciel et tout doux.


Son père, de l'aube à la nuit,

Ployait le dos pour nourrir son petit.

Mais le petit n'avait rien à faire

Et il avait des camarades : le Christ, puis une chatte.


La chatte était vieille et sourde;

Elle n'entendait ni les mouches, ni les souris,

Le Christ se tenait sur les mains de sa Mère

Et regardait de son icône les pigeons sous les toits.


Martin vécut et personne rien n'en sut.

Mornes tapotaient ses jours, comme sur du fer la pluie.

Le seul fait fut que parfois lors d'un pauvre dîner

Son père lui apprit à entonner : << Enfants de la patrie ! >>


Il lui disait : << Tu grandiras et tu comprendras !

<< Tu devineras pourquoi nous sommes si malheureux ! >>

Et sourdement tremblait son canif ébréché

Sur un crouton rassis du pain quotidien.


Mais sous les volets de voliges

Voici

Qu'un couple ailé de vents voltiges.

Ceci,


Avec printanière armoise

D'eaux,

C'est le peuple russe en noise,

Flots.


Et c'est vagues mugissantes

Et c'est tempête chantante.

C'est, issu de bleue bruine,

Tout regard qui illumine.


C'est dans l'air gestes, grands gestes.

C'est cadavre sur cadavre.

C'est pire affre qui émiette

Les âpres dents de l'affre.


Tout est vol, envol.

Tout est cri, crie.

Dans la bouche où rien n'est sol

La source fuit....


Et, brusque, pour un homme a résonné

L'heure dernière, l'heure toute mélancolie....

Mais croyez bien que lui ne s'est pas découragé

Devant la puissance des regards ennemis.


Sont âme, comme devant,

Reste non-peureuse et forte.

Vers l'espoir, elle se tend,

Sa droite qui nul sang ne porte.


Il n'a pas en vain vécu,

N'a pas en vain fripé les fleurs.

Mais ses songes fanés plus

Ne vous sont semblables, fleurs !


Soudainement, inopinément, du seuil de sa maison

Lui parvint le dernier cri de son père moribond.


Les yeux éteints, un bleu craintif aux lèvres,

Il s'écroule à genoux, étreignant le froid cadavre.


Mais voici, sourcils dressés, essuyant ses yeux du doigt,

Qu'il rentre en hâte en la chaumière, face aux icônes se met droit :


<< Entendus-tu, Jésus, Jésus ? Et vois-tu ? Je suis seul !

<< C'est Martin, ton camarade, qui vers toi clame,

t'appelle.


<< Mon père est là qui git tué, mais en lâche il n'est pas tombé.

<< Je l'entends qui nous appelle, ô mon Jésus de fidélité.


<< Nous appelle : << Venez aider où peuple russe bataille ! >>

<< Nous ordonne : << Debout pour la Liberté, l'Egalité, le Travail ! >>


Et, recevant accortement

Les sons de ces dits innocents,

Le Christ sur terre descend, quittant

Les Mains où rien ne va bougeant.


Main dans la main tous deux font route

Tandis que noire, noire est la nuit....

Et le Malheur boursoufle en outres

Les joues du silence gris.


Tout songe fleurit d'espérance

En un libre, éternel matin.

Le vent de février, câlin,

Sur leurs paupières à tous deux danse.


Halte soudain ! .... Des feux flamboient....

Une charge de cuivre aboie....

Et tombe, terrassé de plomb,

Jésus l'enfançon.


Oyez :

Désormais plus de Résurrection !

Son corps, on l'a livré pour l'inhumation.

Sur le lieu dit

<< Champs de Mars >>

Il gît.


Mais là-bas, où la Mère est restée,

Où Lui ne pourra plus être

Jamais,

A la petite fenêtre

Est assise la vieille chatte,

Elle attrape la lune avec ses pattes....


Martin se traîne par les champs :

<< O vous, faucons, ô mes faucons,

<< Vous êtes en prison,

<< En prison ! >>

Sa voix s'en va sourde, assourdie :

Quelqu'un l'étouffe, quelqu'un l'étrangle,

Fait feu sur lui.....


Et derrière les vitres bruit.

Sûr de lui,

Tantôt mourant, tantôt sonnant


A neuf son bruit,

Le cri

Tout ferraillis :

<< DE-HEHEH-MOOO-CRAHAH-TIE ! >>



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LA CHANSON DU PAIN

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traduit par ARMAND ROBIN

AUX EDITIONS DU SEUIL (1949)


La voici, l'austère atrocité

Ou tout le sens est : << Souffrance pour les gens ! >>

La faucille coupe au cou les épis pesants.

De même que sous la gorge les cygnes sont étranglés,


Nos campagnes, et leur mois d'août de tremblements

Dans l'aube, on les connaît depuis longtemps.

Les gerbes, on tricote dans la paille leur pansement

Et chacune est cadavre jaune gisant.


Sur des carriots semblables à des catafalques

On les porte au mortuaire caveau des granges.

Braillant sur sa jument, le cocher, tel un diacre,

Respecte la classe de l'enterrement.


Lors sans rien de méchant, précautionneusement,

Au long du sol on les prosterne, tête après tête;

Puis avec des fléaux on va chassant

Leurs os maigrelets hors leur chair maigrelette.


A nul homme il ne vient à la tête

Que cette paille, elle aussi, c'est de la chair;

Au moulin, ce mangeur de chair,

On livre en pleines dents ces os à broyer.


Avec l'être vivant broyé on fait une pâte,

On en pétrit un tas de choses délicates.

Et, blondâtre, un poison dépose les oeufs du Mal

Dans le broc de l'estomac.


Tous les coups de faucille sur la cuisson sont coloris.

Dans le suc de la mie toute la bestialité des moissonneurs.

Qui mange de cette chair, le froment

Dans les meules de ses intestins est empoisonnement.


Le printemps qui siffle en ce pays,

C'est le tueur, le charlatan, le bandit.

Et cela parce que les épis appesandis

Par les faux sont coupés comme est coupée la gorge des

cygnes.



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AU REVOIR, AMI....

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traduit par GABRIEL AROUT

LES EDITIONS DE MINUIT (1967)


Poème écrit par Essénine avec son

sang, la nuit de son suicide.



Au revoir, ami, j'ai mal à l'âme.

C'est si dur de me heurter aux gens.

Cette vie n'est que souffrance et drame,

Cette vie ignore le bonheur.


Au revoir. Les chandelles sont mortes.

J'ai si peur de partir dans le noir.

Toute sa vie, frapper à une porte

Et rester, tout seul, ainsi, un soir.


Au revoir, quittons-nous en silence.

C'est bien mieux, ainsi, plus tendre aussi.

J'ai passé le temps des espérances

Orgueilleuses et des amours transis.


Je te quitte, adieu, ami fidèle,

Ami, que je porte dans mon coeur.

La séparation n'est pas cruelle

Qui promet une rencontre, ailleurs.


Evitons les mains, le mot suprême.

Sans chagrin, sans froncer les sourcils.

Quoi, mourir n'est pas un vrai problème.

Vivre --- hélas --- n'est pas nouveau, aussi....


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До свиданья, друг мой, до свиданья.

Милый мой, ты у меня в груди.

Предназначенное расставанье

Обещает встречу впереди.


До свиданья, друг мой, без руки, без слова,

Не грусти и не печаль бровей,-

В этой жизни умирать не ново,

Но и жить, конечно, не новей.

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Au revoir, mon ami, au revoir,

Mon tendre ami que je garde en mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Est promesse d’un revoir prochain.


Au revoir, mon ami, sans geste, sans mot,

Ne sois ni triste, ni chagrin.

Mourir en cette vie n'est pas nouveau,

Mais vivre, assurément, n'est pas plus neuf.

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