• jjsibilla

Louis Aragon

Mis à jour : 27 déc. 2020




SANS FAMILLE


On a changé ce matin le papier à roses de ma chambre d'hôtel

Pour un papier à grenouilles Sans

Que personne soit entré sinon

Un souvenir habillé dans une robe très fraîche toute blanche


Ces batraciens ont conclu contre l'apparition lumineuse

Une ligue pour la chasser de ma mémoire

On ne s'entend plus Quel tintamarre

Et jusqu'au Crapaud Téléphone qui co

Asse

Mon crayon qui se cache Cependant


Je revois le chemin désert entre des jardins étranges

En pleine démolition

Ce quartier de Paris personne ne pourrait le reconnaître

Des sphinx blancs ont surgi de la mousse vers le ciel

Alors dans la venelle

Pareille à la course du facteur de porte en porte

Pareille aux reprises de la respiration dans les sanglots

A nos pieds la Seine avait l'air

D'une tisane renversée


Sur le chapeau qu'est-ce qui paraissait être des cerises

Dans les yeux qu'est-ce qui paraissait être de l'amour

Ses deux mains étaient la flamme et la neige

Et quand elle eut versé sur ma bouche l'alcool

De l'incendie

Je la saluai par son nom la Provocation

Que les marais des murs se taisent

Plombs muets joncs imaginaires

Ce quartier de Paris personne ne pourrait le reconnaître

Elle me dit du milieu de sa blancheur

Cette robe est assez mince pourquoi vouloir

L'écarter ne peux-tu

M'aimer ainsi

Idole ô véritable idole je t'ai rendu

Le culte exigé j'ai souillé ta robe

Un soir d'été voilà bien longtemps

Sans doute suis-je enclin comme personne

A ces dévastations de mon amour

Il y a n'en doutez pas un abîme sexuel

Entre les braves gens et moi


Toute ma vie

J'ai gravement répandu mon foutre inutile

Comme un feu qu'on allume au bord d'une mer sans navire

Peut-être qu'un signe dans les étoiles

A répondu parfois à mes baisers perdus

Je ne le saurai pas Je ne garde

Que deux ou trois images convulsives

Des femmes que j'ai mortellement aimées

Maladroit naufrageur ton trésor réside

Dans quelques bouts de chiffons jugés sans valeur

Toutefois tu préfères encore ces terrains vagues

Au bonheur qui se repaît vertueusement dans les maisons bourgeoises

Ment habitées Tu es décidément bien perverti


"La Grande Gaîté" - 1929.



Les débuts du fugitif


J'ai abandonné l'espoir à côté d'un mécanisme d'horlogerie

Comme la hache tranchait la dernière minute

Il y avait un grand concours de peuple pour cette exécution capitale

Les enfants juchés sur les épaules

Faisaient de la main des signes de joie et de peur


Dans une autre rue au bord de la mer

La terre tournait dans l'air de la mer

Une fille qui chantait une scie

Montrait un peu sa peau plus douce que la vie

On tuait ferme dans tous les coins

Des chevaux évadés dans les ascenseurs

Riaient comme des personnes humaines

C'était un pays de blessures où soufflaient des vents dévorateurs

Les arbres s'y brisaient dans la main des hommes

Tant l'énervement était général

Comme de simples allumettes

Les gens sortaient de chez eux n'y tenant plus

Comment pouvez-vous revêtir vos habits de la veille

Mettez vos pianos sur le trottoir dans l'attente de la pluie

Est-ce que mourir un jour comme aujourd'hui ne serait pas une grande merveille

La ville où vous viviez la voilà qui s'éloigne

Toute petite dans le souvenir

Passez-moi les jumelles que je regarde une dernière fois

Le linge qui sèche aux fenêtres

Paradis tout est dispersé C'est l'heure

Où plus personne ne peut dire le nom de celui qu'il touche

Jusqu'à la senteur du soir enfin qui m'est étrangère

Comme le papier d'Arménie

Ou une chanson nouvelle que tout le monde connaît déjà

Rien ne m'attache ici pas même l'avenir

Il n'est pas né l'obus qui pourrait me contenir

Que le ciel est petit à la fin des journées

Ses horizons sont faux ses portes condamnées

La lune croit vraiment que les chiens vont la mordre

Je chasse les étoiles avec la main

Mouches nocturnes ne vous abattez pas sur mon coeur

Vous pouvez toujours me crier Fixe

Capitaines de l'habitude et de la nuit

Je m'échappe indéfiniment sous le chapeau de l'infini

Qu'on ne m'attende jamais à mes rendez-vous illusoires


"Le Mouvement perpétuel" - 1925.



Poèmes de cape et d'épée


Les chevaliers de l'ouragan s'accrochent aux volets des boutiques

Ils renversent les boîtes à lait comme de simples mauviettes

Ils tournent autour des têtes

Ils vont nostalgiquement s'appuyer à la boule barbue des coiffeurs


Chevaliers de l'ouragan

Qu'avez-vous fait de vos gants


Au hasard des quartiers qu'ils ébranlent

Ils montent entre les maisons

En haut en bas en haut en haut

Ils soupirent dans les soupentes

Ils soupirent aux soupiraux


Chevaliers de l'ouragan

Mais où avez-vous mis vos gants

L'un s'éloigne l'autre s'approche

Ils sont deux je le vois bien

L'un s'éloigne c'est Saint Sébastien

L'autre s'approche c'est un païen


Chevaliers de l'ouragan

Comme vous êtes intrigants


Saint Sébastien arrache un peu ses flèches

Le païen les ramasse et les lèche

Saint Sébastien porte l'heure à son poignet

Trois heures dix


Chevaliers de l'ouragan

Où où où avez-vous mis vos gants


Hou hou dans les cheminées

Trois heures onze à présent

Il n'y a plus de métro depuis longtemps

Qu'allez-vous chercher dans les caves


Chevaliers de l'ouragan

Auriez-vous perdu vos gants


Ici j'ai mis ma cravate

Me répond Saint Sébastien

Le païen le païen ne dit rien

Il a l'air d'avoir égaré sa cravate ma parole


Chevaliers de l'ouragan

A l'égout s'en vont les gants


L'un regarde le présent

L'autre a des souvenirs dans les oreilles

L'un s'envole et l'autre meurt

La nuit s'ouvre et montre ses jambes


Chevaliers de l'ouragan

Chevaliers extravagants


"Le Mouvement perpétuel" - 1925.













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