• jjsibilla

LES ESPACES DU SOMMEIL

A la mystérieuse (1926 )


Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles du

monde et la grandeur et le tragique et le charme.

Les forêts s'y heurtent confusément avec des créatures

de légende cachées dans les fourrés.

Il y a toi.

Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de

l'assassin et celui du sergent de ville et la lumière du

réverbère et celle de la lanterne du chiffonnier.

Il y a toi.

Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le

mirage des pays où il fait jour. Les derniers souffles du

crépuscule et les premiers frissons de l'aube.

Il y a toi.

Un air de piano, un éclat de voix.

Une porte claque. Une horloge.

Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits

matériels.

Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me

dépasse.

Il y a toi l'immolée, toi que j'attends.

Parfois d'étranges figures naissent à l'instant du sommeil

et disparaissent.

Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphores-

centes apparaissent et se fanent et renaissent comme des

feux d'artifice charnus.

Des pays inconnus que je parcours en compagnie de

créatures.

Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.

Et l'âme palpable de l'étendue.

Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq

d'il y a 2 000 ans et le cri du paon dans les parcs en

flamme et des baisers.

Des mains qui se serrent sinistrement dans une

lumière blafarde et des essieux qui grincent sur des

routes médusantes.

Il y toi sans doute que je ne connais pas, que je

connais au contraire.

Mais qui, présente dans mes rêves, t'obstines à s'y

laisser deviner sans y paraître.

Toi qui m'appartiens de par ma volonté de te posséder

en illusion mais qui n'approches ton visage du mien

que mes yeux clos aussi bien au rêve qu'à la réalité.

Toi qu'en dépit d'une rhétorique facile où le flot

meurt sur les plages, où la corneille vole dans les usines

en ruines, où le bois pourrit en craquant sous un soleil de

plomb.

Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon

esprit plein de métamorphoses et qui me laisses ton gant

quand je baise ta main.

Dans la nuit il y a les étoiles et le mouvement ténébreux

de la mer, des fleuves, des forêts, des villes, des

herbes, des poumons de million et million d'êtres.

Dans la nuit il y a les merveilles du monde.

Dans la nuit il n'y a pas d'anges gardiens, mais il y a

le sommeil.

Dans la nuit il y a toi.

Dans le jour aussi.


"Corps et biens"


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